Le mémorial

Thème: Le cercle des mouettes disparues • 02 juin 2026 • par Olivier Reymond

Il existe bel et bien, discret, presque invisible, comme fondu dans le paysage. À Lausanne, là où la Vuachère rejoint le Léman, s’élève le mémorial du « Cercle des mouettes disparues ». Et lorsqu’on le découvre enfin, l’émotion est intense à la lecture de cette phrase gravée dans la pierre : « Ce qui tourne ne disparaît jamais. » Personne ne sait exactement ce que cela signifie, mais chacun pense le comprendre.

Les Lausannois connaissent bien ce lieu, aujourd’hui déserté. Beaucoup d’enfants y venaient avec leurs parents pour jeter du pain sec aux oiseaux. Alors, des *mouettes rieuses surgissaient en tournoyant dans le ciel. Le lac se transformait en une immense scène de théâtre.

Les psychiatres et les psychologues appréciaient, eux aussi, cet endroit et y conduisaient volontiers leurs patients dépressifs. Il faut dire que ces mouettes rieuses possédaient un don singulier : elles savaient réconforter ceux qui les regardaient. Leurs vols et leurs cris semblaient répondre aux attentes de chacun.

Ces oiseaux étaient un peu particuliers. Ils avaient fondé une confrérie nommée « Le Cercle ». À aucun moment, ils ne volaient en ligne droite, mais traçaient toujours d’élégantes circonvolutions dans un désordre parfaitement organisé.

Avec les années, la renommée de ces mouettes dépassa largement les frontières suisses. Ornithologues étrangers, touristes et artistes vinrent admirer leurs étonnantes chorégraphies. Leur célébrité finit par leur valoir une invitation au prestigieux Waterbirds Festival de Miami. Les membres du Cercle accueillirent la nouvelle avec une exaltation débordante et, durant près de trois mois, répétèrent leurs figures avec une discipline joyeuse et presque obsessionnelle.

Mais les mouettes ignoraient les exigences des longs vols océaniques. Pour économiser leurs forces, elles auraient dû adopter la formation en delta des oiseaux migrateurs. Confiantes dans leurs traditions, elles traversèrent l’Atlantique en traçant des cercles admirables, comme si la beauté pouvait tenir lieu d’endurance et conjurer le péril.

Ce fut leur perte.

Le Triangle des Bermudes qu'elles survolèrent s'offensa de leurs figures aériennes. Comment les cercles qu'elles dessinaient dans le ciel auraient-ils pu cohabiter avec le triangle rigide et austère qui régnait à cet endroit ? Le conflit était inévitable. La mer en colère ne pardonna pas cet outrage et une vague scélérate, poussée par des vents furieux, emporta toute la troupe. Une seule mouette y échappa, chargée de rapporter la nouvelle.

Depuis ce jour, l’embouchure de la Vuachère n’a plus le même visage ni la même voix. Certes, il reste quelques oiseaux, mais ils ne rient pas. Leurs cris rauques et leurs vols désordonnés tiennent les promeneurs à distance.

Loin de là, parmi les épaves qui gisent au fond du Triangle des Bermudes, l'âme des mouettes disparues dessine encore des cercles à l'infini.


* Chroicocephalus ridibundus (Linnaeus, 1766).

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