Sur une île, vécurent des générations de mouettes heureuses que personne ne venait déranger. Grâce aux bancs de poissons, aux graines et aux abris naturels, elles prospéraient dans la félicité si bien qu’on les appelait les mouettes rieuses ou les mouettes heureuses.
Trouvant de la nourriture à profusion, les mouettes avaient du temps pour réfléchir au sens de la vie, philosopher, ou rêver à un futur meilleur encore. Certaines d’entre elles, occupant les rochers du Sud, se demandèrent si les poissons du Nord n’auraient pas meilleurs goût. Les mouettes du Nord, n’étaient-elles pas replètes ? D’ailleurs, en les observant de plus près, les plus perspicaces ne pouvaient s’enlever de la tête l’impression, la certitude, que les mouettes du Nord les regardaient avec condescendance. Elles ne se laisseraient plus faire. Ne percevait-on pas, dans le rire des mouettes du Nord, du sarcasme et de la suffisance ? Il n’y avait aucune raison qu’elles accaparent les meilleurs poissons. Le grand Manitou des mouettes du Sud décréta que, désormais, les territoires du Nord lui appartenait.
Jon, le premier descendant du souverain des mouettes du Sud, revint un jour à la maison et annonça de but en blanc qu’il s’était si bien entendu avec Sally, nichant au Nord, qu’ils projetaient de former un couple.
- Quelles idées t’ont-ils mis en tête, mon fils ! s’emporta son paternel. N’as-tu pas entendu son rire ? N’as-tu pas remarqué ses sarcasmes ?
« Son père, le rusé Léonard
n’a pour toi aucun regard.
Sa manœuvre laisse voir
qu’il lorgne notre territoire.
Ce mariage est hors de question !
Il n’y aura pas d’autres mises au point ! »
Contre vent et marées, fortes sous ces latitudes, Jon se résolut à quitter sa famille, et se dirigea vers le Nord. Sally lui fit fête. Ils auraient produit de multiples petits œufs si le destin n’en avait décidé autrement.
Le souverain forma une armée.
En formation groupée,
une escadrille bien entourée
fondit sur l’ennemi désigné.
- Rendez-vous ! rendez-vous ! criaient les mouettes pas muettes. Réfugiez-vous sur l’île de l’Est ou bien dirigez-vous vers l’Ouest mais ce territoire est à nous.
Affolées et médusées,
confondant le ciel et la mer,
les mouettes visées
en grand désordre s’envolèrent.
Plusieurs d’entre elles périrent noyées
En cherchant à gagner les airs.
Les mouettes conquérantes du Sud, occupées à chasser l’ennemi, s’extasièrent de leurs succès et négligèrent leur progéniture.
Dès le printemps suivant, leur territoire ayant doublé, les jeunes faisaient défaut pour assurer la relève.
Pour régner sur terre et sur mers
les mouettes du Sud constatèrent
que quelques oiseaux grabataires
ne faisaient vraiment plus l’affaire.
Sur l’île abandonnée,
fouettée par la marée,
et battue par les vents,
témoins d’un autre temps,
les rochers ensablés
servaient d’abris et de nichoirs
à une société avalée
par les limbes de l’Histoire.