Comment le paresseux trompa la mort

Thème: Mourir ou rire mou • 23 mai 2026 • par Olivier Reymond

Le 16 mars 2016, la Suisse fit rire le monde entier, sans l’avoir voulu. À l’occasion de la « Journée des malades », le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann déclara, d’une voix morne au sérieux imperturbable : « Le rire est bon pour la santé ». En quelques secondes, le proverbe millénaire devint un sketch planétaire. Partout, on en rit — mais pas de la même façon.

À mesure qu’elle circulait, la déclaration se déforma. Au cœur de l’Amazonie, là où la vie abonde du sous-sol jusqu’à la canopée, elle arriva altérée, simplifiée, et particulièrement menaçante :

« Si l’on ne rit pas, on meurt »

Ce fut comme si la forêt elle-même avait sursauté : tous les animaux prirent peur. Les singes, toujours enclins à plaisanter, se mirent à ricaner machinalement. Les oiseaux improvisèrent une cacophonie digne des musiques les plus discordantes. Les minuscules grenouilles multicolores se rassemblèrent en un chœur strident, d’où s’échappaient de petites bulles irisées. Les mille-pattes, d’ordinaire si sérieux, se contorsionnèrent dans un cliquetis d’horloge déréglée. Enfin, les escargots, ne voulant prendre aucun risque, se retirèrent dignement dans leurs coquilles.

Et puis, il y avait le paresseux.

Accroché à une branche, comme une idée en suspens, il entendit la rumeur sans s’en émouvoir. Il lui fallut deux jours pour cligner des yeux, parce que cette urgence ne semblait pas le toucher. « Rire… ou mourir », pensa-t-il enfin, laissant la phrase l’effleurer comme une plume qui n’aurait pas voulu troubler l’air.

Le troisième jour, son vieil ami le fourmilier, inquiet, se dressa contre son arbre pour l’interpeller :

— Alors, qu’en dis-tu ? S’exclama-t-il.

— Alors quoi ? répondit lentement le paresseux.

— Tu choisis quoi ? Tu es le seul qui ne réagisse pas ! Veux-tu vraiment mourir ?

Le paresseux réfléchit — longuement. Assez longtemps pour que le fourmilier oublie presque sa question.

— Je crois… dit enfin le paresseux, je crois que je vais rire.

Et il rit. Ce ne fut pas un éclat, ni même une tentative vraiment convaincante. Ce fut plutôt un soupir essayant d’être un peu spécial. Un rire qui ne cherchait ni à persuader ni à conjurer, qui ne forçait rien. Un seul « hmm » discret, presque hésitant, mou comme un loukoum qui se défait lentement sur la langue.

La mort, qui comptait bien profiter de la situation, passait justement par là et s’arrêta, interloquée. Ce « hmm » inclassable lui donnait le tournis, comme une énigme dont elle ne trouvait pas la clé. Après un moment de profonde perplexité, elle posa sa faux, s’assit au pied de l’arbre et, sans bien comprendre pourquoi, s’assoupit profondément.

La nouvelle se répandit rapidement, glissant de branche en branche, de feuille en feuille, et bientôt tous les animaux de la forêt retrouvèrent leur joie de vivre, comme si un poids invisible venait d’être levé ; les escargots, eux, sortirent prudemment de leurs coquilles.

On raconte que le paresseux n’a jamais vraiment tranché. Avec son demi-sourire narquois et son fameux« hmm »insondable, il avait involontairement convaincu la mort de ne pas faire de zèle. Ainsi, la vie continua, comme avant, comme si rien ne s’était passé.

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