Une folie peut en cacher une autre

Thème: La folie n'a pas d'âge • 06 mai 2026 • par Pierre Jean Ruffieux

Le jour de ma naissance, il faisait de l’orage et une chaleur épouvantable. Comment s’étonner que je sois né fou de rage, moi qui avais apprécié des siècles durant le calme et la fraîcheur du pays des anges avant d’en être injustement expulsé sous prétexte de surpopulation ? Après avoir supporté pendant des heures les cris de douleur de ma future génitrice, j’ai franchi le détroit maternel le bras droit en avant, le majeur dressé pour bien montrer au monde que je le tenais en piètre estime avant même d’en avoir tâté. Mon geste obscène fit rire la sage-femme fière de son job et mes parents confits dans le bonheur de m’avoir enfanté. Ils ignoraient ce qui les attendait. Je parle de mes parents, bien sûr, car je ne revis jamais la sage-femme qui avait présidé à ma naissance.


Hélas, mes parents refusèrent de m’offrir une petite sœur que j’aurais pu persécuter à ma guise pour exprimer la colère qui me tenait au corps et à l’âme. Je dus me rabattre sur mes camarades de classe, les enfants du quartier et toute la gent animale pour exercer ma cruauté. J’y réussis si bien qu’on m’expédia en maison de correction pour m’apprendre à vivre. Ce furent les plus belles années de ma vie.


Tout bascula le jour de mes seize ans. Mes yeux se dessillèrent quand je découvris que la moitié des vauriens qui partageaient ma captivité étaient de superbes filles aux longs cheveux, aux ongles teints, aux yeux noircis de khôl. De démon fou de rage, je devins d’un jour à l’autre un agneau fou d’amour. Je démarchai une à une ces angelottes tombées du ciel pour obtenir un baiser, un mot tendre ou au moins une caresse sur la joue, mais aucune n’accepta jamais de faire commerce avec moi.


Mal aimé, incompris, rejeté de toutes malgré ma conversion aux bons sentiments, je plongeai alors dans la folie du désespoir. Je ne mangeais plus, ne dormais plus, ne parlais plus à personne. Je fis même sans succès plusieurs tentatives de suicide et plusieurs séjours en clinique. Seul le temps qui passe finit par éroder ma sinistre mélancolie.


Le reste de ma vie ne vaut pas qu’on en parle. Je me lançai quelque temps dans la folie créatrice en écrivant des poèmes hauts en couleurs que personne ne lisait. Je m’essayai à la folie du sport, à la folie des jeux d’argent, à la folie des grandeurs. Rien ne me tira hors de la médiocrité.


Aujourd’hui, je me contente de ruminer mon passé en me demandant si j’ai toujours fait les bons choix. J’ai connu sans succès la folie furieuse, la folie amoureuse, la folie joueuse. Là, par peur de me tromper, je n’ose plus rien. Pour me rassurer je me dis parfois que j’ai enfin trouvé la compagne qui me convient pour me tenir par la main jusqu’à la fin : la douce folie du doute, sournoise mais fidèle.


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