Le vieil homme détonne dans ce salon au luxe ostentatoire. Son costume autrefois élégant et sa cravate trop large pour son cou décharné trahissent des habitudes du siècle dernier. Des talons aiguilles surmontés de longues jambes gainées de noir résonnent sur le marbre et s’arrêtent devant lui.
- M. Marquet, si vous voulez bien me suivre, M. le sous-directeur va vous recevoir.
Plié sur sa canne, l’interpelé suit la paire de jambe jusqu’à un grand bureau dont les larges baies offrent une vue dominante sur les toits de la ville.
- M. Marquet, très heureux de vous rencontrer. Erwin Baglioti, sous-directeur de cet établissement. Je vois que vous êtes un fidèle client de la banque. Et on me dit que vous envisagez de faire un important placement ?
- Oui Monsieur, en effet. Je n’ai eu jusqu’alors qu’un modeste compte épargne chez vous. Mais là, une opportunité fait que je devrais investir une somme plus conséquente, et j’aurais besoin pour cela de votre aide.
- Mais avec plaisir, M. Marquet. De quel montant parlons-nous ?
- Environ vingt millions. La somme exacte dépendra un peu de vous…
- De moi ? Comment cela ?
- Je vais vous expliquer. Mais si vous pouviez faire en sorte que nous ne soyons pas dérangés.
Au même moment, une dame patiente à la porte d’une villa moderne. C’est l’archétype parfait de la grand-mère bonbons : tailleur pied-de-poule ajusté aux hanches et à la poitrine généreuses, foulard au cou et chignon à la tenue impeccable. Sans oublier le grand sac à mains en cuir rutilant. Un grand sourire illumine son visage lorsque la propriétaire, quarantaine sportive, ouvre la porte.
- C’est pourquoi ? Je suis très occupée là.
Derrière elle, deux bambins se disputent en courant à travers les pièces.
- Bonjour Madame. Ça ne sera pas long, rassurez-vous. Je récolte des signatures pour la création d’une structure d’accueil pour les enfants des quartiers périphériques de la ville. Je vois que vous en avez deux en âge d’en profiter.
- Trois en fait. La petite dernière dort encore. Milan et Léon, vous cessez tout de suite ou je vais me fâcher ! Mais entrez je vous prie, ça m’intéresse : une garderie dans le quartier dites-vous, ça serait formidable. Mais avec les élus que nous avons, rien n’est moins sûr.
- C’est pour ça que chaque signature est importante.
Les deux femmes s’assoient face-à-face à la table de la salle à manger. La dame plus âgée fouille dans son sac et peste de ne pas y trouver ce qu’elle recherche. Son hôte se penche vers elle afin de l’aider. Le tampon de chloroforme se colle alors fermement sur son nez et elle s’affale sur la table.
- Voilà M. Marquet, nous sommes tranquilles pour une demi-heure. Je ne peux malheureusement pas vous accorder plus de temps.
- Je comprends, mais ça devrait suffire. Encore une fois, tout dépendra de vous.
- De moi ? Vous m’intriguez là.
- Ah, voilà qui tombe à pic. Le message que j’attendais. Ou plutôt la vidéo. Tenez, je vous laisse regarder sur mon portable.
Le sous-directeur y découvre sa femme et ses enfants ligotés et bâillonnés, une dame élégante à leur côté, un couteau à découper à la main.
- Je vous explique M. Baglioti. Vous faites en sorte de virer vingt millions en Bitcoins sur le compte dont voici les codes d’accès. Moi je n’y comprends rien : c’est mon petit-fils qui gère tout ça pour moi.
- Mais vous êtes fou, je ne peux pas faire ça. Il y a des règles.
- Allons, M. Baglioti, de nos jours tout est possible ! Quant aux règles, voici les miennes : si vous ne verser pas cette somme dans les dix minutes qui suivent, ce sera cinq millions de plus et un doigt en moins à l’un de vos enfants, ou à votre charmante épouse. Je laisse le choix à la mienne : c’est une experte pour découper le poulet. Pile sur les articulations.
Le couple est attablé sur la terrasse du Palace qui surplombe les eaux violacées du Lac Majeur, dégustant un cocktail en attendant le repas.
- Alors Geneviève, elle est pas belle la vie ?
- Parfaite mon cher Edouard. C’est fou ce que vingt-cinq millions peuvent embellir l’existence. Et dire qu’il y en a pour persister à croire que l’argent ne fait pas le bonheur !
- Encore un peu de Campari ?
- Un doigt mais pas plus. Vous me connaissez…