René, son époux, lui avait donné une vie de famille stable et heureuse. Elle le regardait même avec affection en train de ronfler comme un porcinet, la tête rabattue sur le dossier du fauteuil. Pourtant, Madeleine avait toujours rêvé de se frotter à la pègre, à cette violence sourde qui traverse notre société comme un rappel anachronique de nos origines tribales. Malgré ses septante ans, son désir s’était accru avec le temps à force de regarder ses criminels à longueur de journée à la télévision. Elle aimait leurs tempéraments bestiaux, leurs capacités à s’affranchir des règles qui lui avaient fait courber l’échine à de nombreuses reprises. Qui cherche trouve, dit le proverbe : une connaissance lui avait rapporté que des malfrats se rencontraient régulièrement dans un bistrot dans sa ville, un troquet où rien n’avait changé depuis cinq décennies.
Mais quand se rencontraient-ils ? Elle entreprit de s’y rendre régulièrement d’abord l’après-midi, puis en début de soirée, et cela finit par porter ses fruits. L’Homme est grégaire, ces malandrins avaient aussi leurs habitudes et c’était le vendredi soir. Ils prenaient l’apéro en discutant de leurs pénibles séjours en prison ou de leurs coups les plus réussis ou foireux parfois. Comme elle n’osait de joindre à eux, alors elle fit l’acquisition d’un micro directionnel qui avait l’apparence d’une prothèse auditive. Elle apprit à connaître leurs vies dissolues grâce à ce moyen. Madeleine apprit à démêler le vrai du faux avec le temps. Ils étaient plutôt entre deux âges, la quarantaine ou cinquantaine, difficile à dire. Elle l’avait constaté à la belle saison, certains avaient des tatouages qui dataient certainement de leur jeunesse difficile. Des prénoms de leurs mères ou de leurs petites amies disparues vers d’autres horizons plus prometteurs. Avec le temps, elle s’était attachée à Mimmo, un fils d’Italien qui avait grandi dans le même quartier populaire qu’elle. Avec ses grandes mains qu’il agitait en l’air et son regard tantôt de prédateur, tantôt de proie traquée, il gardait sa dignité en toutes circonstances. Ces messieurs s’étaient méfiés d’elle, bien sûr, comme elle était présente tous les vendredis, mais la patronne, Alba, une Brésilienne qui portait un leggins panthère avec un troublant naturel, les rassura en la présentant comme une honorable retraitée qui jouait au Sodoku. Madeleine trouvait ses tenues agréables et un brin aguicheuses. Avec Alba, elle entreprit de se créer une garde-robe dans ce style et à son goût. Le regard des hommes changea à son approche désormais. Elle avait de « beaux restes », quand elle avait pris soin de mettre en avant sa poitrine assez voluptueuse, des hommes, parmi lesquels Mimmo la regardait parfois avec insistance, puis bien sûr détournait aussitôt le regard, comme un enfant pris la main dans le sac.
La dernière semaine de décembre, ils l’invitèrent à rejoindre leur table pour partager un apéro de Noël et désormais, elle ne la quitta plus. Madeleine était fière, elle avait atteint son premier but : entrer dans la cage aux fauves ! Mais il lui semblait qu’elle ne tenait aucun fouet dans sa main, ce qui rendait la situation périlleuse et excitante à la fois.
Un mois plus tard, Mimmo était sur un coup. Personne n’y croyait vraiment et il cherchait une personne pour faire le guet pour apprendre la routine des employés d’une bijouterie au centre-ville. Mimmo, tout gêné, se tourna vers Madeleine et lui demanda si elle était partante, en contrepartie d’une partie du butin. Madeleine saisit aussitôt l’occasion et deux semaines s’écoulèrent en observation assidue, les premiers jours, elle tremblait de se faire découvrir par la police, puis ses craintes s’apaisèrent au fil des jours. Le grand jour venu, il n’y eut pas de mauvaises surprises. Mimmo et deux jeunes complices dérobèrent une centaine de bijoux de prix et ils se mirent au vert. Madeleine revint au bistrot la semaine suivante, ils n’étaient pas là, chou blanc, les semaines qui suivirent aussi. Elle ne posa pas de question.
Deux mois plus tard, Mimmo fit son apparition en souriant dans le bistrot et réserva ses premiers mots pour Madeleine, après le salut général à ses fidèles amis : tiens, voici ta part, dit-il en lui tendant une enveloppe volumineuse de billets usagers. Elle le remercia en l’embrassant chaleureusement. Mimmo, un peu étonné, se hasarda à l’embrasser, par réflexe et par envie. Madeleine n’attendait que cela, la fouge d’un hors-la-loi. Les attablés, surpris, ricanèrent en chœur, mais les deux s’en foutaient royalement, entièrement comblés par leur plaisir.
Elle prit part à d’autres coups et elle dépensa cet argent en complétant les études de ses petites-filles. Elle était heureuse.