Les visiteuses

Thème: La folie n'a pas d'âge • 05 mai 2026 • par Olivier Chapuis

Elles sont deux.

L’une arrive par la rue principale, auréolée du halo des réverbères, et sa longue cape caresse le bitume tandis que la semelle de ses bottes fait sourire les flaques d’eau.

L’autre surgit d’une impasse, comme si elle s’y était tapie durant des semaines, des mois peut-être, avant de se décider à se remettre en route. Son costume trois-pièces – bonnet à grelots, combinaison rouge à bretelles, chaussures à semelles compensées – lui donne l’allure d’un personnage de bande dessinée.

Un vent tiède ébouriffe les toits de la ville, l’orage s’est échappé à l’est en abandonnant une odeur d’humidité, de terre et d’herbes folles.

L’une et l’autre franchissent le portail, remontent l’allée de gravillons et se retrouvent en même temps face à la porte d’entrée de la villa. Leurs index de la main droite se dressent, mais l’élan se casse à quelques centimètres du bouton de sonnette.

- Vous êtes là pour le vieux ? demande l’autre.

- Non, pour l’enfant.

- Fichtre, n’est-il pas un peu jeune ?

- Il n’y a pas d’âge pour quitter les feux de la rampe, vous savez.

Soupirs.

- C’est embêtant, reprend l’autre, moi aussi.

- Quoi, vous aussi ?

- Je suis là pour l’enfant.

- Diantre ! N’est-il pas trop jeune ?

- Il n’y a pas d’âge pour divaguer, vous savez.

Toussotements.

L’une et l’autre se dévisagent un instant, l’une cligne des paupières, l’autre se gratte le menton. Une chouette hulule dans les bois tout proches, la lune glisse un œil derrière un nuage pour mieux observer la scène.

- Vous ne voulez vraiment pas vous occuper du vieux ? insiste l’autre.

- Désolée, mais j’ai un cahier des charges.

- C’est que… moi aussi.

L’autre n’a pas terminé sa phrase que la porte s’ouvre sur une odeur de rôti à l’ail et sur les silhouettes du vieux et de l’enfant, lequel se jette aux cous de l’une et l’autre en criant « Tante Berthe, tante Irma, trop chouette ! »

- Qu’est-ce que vous attendiez devant cette porte ? demande le vieux ; voilà dix minutes que j’entends vos voix.

- Oh, répond l’une, on s’amusait.

- Oui, ajoute l’autre, tu sais comme on est, on invente des personnages, on délire et le temps nous échappe. D’ailleurs, il faudrait nous laisser seules un moment avec ton petit-fils, nous avons des choses à lui dire.


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