L'ENNEMI

Thème: Brouillard qu'on plisse • 31 mars 2026 • par Olivier Chapuis

La porte s’ouvre sur une silhouette massive qui claque des talons. « Diane debout ! » crie-t-elle tandis que son bras appuie sèchement sur l’interrupteur. C’est l’éblouissement général. Je cligne, recligne, surcligne. La lumière m’agresse. Un long grommellement monte au plafond de notre cantonnement. Trente secondes plus tard, nous sommes vingt recrues debout en pyjama, caleçon, marcel ou barboteuse, les bras le long du corps et la mâchoire crispée.

- Dans trente minutes, je vous veux en tenue dans la cour, compris ?

Deux quarts heures. Pour sprinter aux lavabos communs, se débarbouiller, douche-pipi-caca, sprinter en sens inverse, sauter dans notre tenue d’assaut rigide de crasse, enfiler nos grolles qui puent le Schabziger, se précipiter à la cantine, y avaler cul-sec deux tartines de pain atomique nappées de confiture bleu électrique, revenir se récurer les chagnottes avant de débouler, en nage et en catastrophe, dans une cour de caserne remplie à ras bord d’un brouillard à défoncer au lance-flamme.

On ne voit rien à dix mètres.

Nous sommes suffisamment entraînés pour retrouver nos marques à travers cette purée. Je me plante au premier rang, face au drapeau dont on devine l’ombre écroulée au sommet de son mât. C’est le truc de l’armée : les grands devant, qui essuient les premières rafales mais rentrent en héros, les petits derrière, qui ramassent les cadavres et reçoivent des éloges lorsqu’ils reviennent vivants du front.

Bras le long du corps, mâchoires crispées – c’est une constante –, nous attendons. Enfin arrive le commandant de compagnie, un premier-lieutenant à la moustache hitlérienne et à la démarche de Panzer. Nous ne le voyons pas, nous l’entendons. Son pas martial, sa voix bouffée par le brouillard qui nous balance un salut trilingue, son « Repos ! » censé mettre fin à notre garde-à-vous.

Le froid transperce notre uniforme, je rote mon café, mon voisin souffle sur ses mains qui virent au violet. Le clairon déploie sa cacophonie au-dessus de nos têtes. Tout est étouffé, escamoté, dissimulé. Nous pourrions être à poil en train de nous enculer que personne ne le remarquerait, mais nous restons droits comme des poteaux de signalisation, le menton conquérant, le cœur patriote – on se croirait en pleine inspection de fin d’école.

On ne voit plus qu’à six mètres.

Bientôt, notre compagnie ne sera que gouttelettes en suspension et nuages de vapeur.

L’humidité me donne envie de pisser.

La voix d’Hitler, soudain, se fait plus costaude. « Messieurs, je vous sens perplexes face aux conditions météo ce matin, mais sachez que ce brouillard est notre force, car si nous étions en guerre, l’ennemi ne nous verrait pas. Nous intégrerons ce paramètre durant les exercices prévus aujourd’hui. »

Un long ricanement parcourt nos rangs et, le temps d’assimiler l’information, je pense à cette citation de Desproges : l’ennemi est un imbécile. Il croit que l’ennemi, c’est nous. Mais l’ennemi, c’est lui.


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