Je suis assise devant le piano. A côté de moi, mon nouveau professeur.
J'ai arrêté les leçons de piano à l'âge de vingt ans. Pendant près de cinquante ans, j'ai continué à jouer de temps à autre, juste assez pour ne pas perdre la main. Aujourd'hui, je décide de m'y remettre sérieusement. La retraite m'en donne le temps. Pourquoi prendre des leçons ? Je veux progresser.
- Veux-tu me jouer quelque chose ?
Un silence, rempli de mes hésitations, puis je me lance.
Je commence à jouer le premier mouvement de la sonate en sib de Schubert.
La première page ne me pose aucun problème. Je laisse mes doigts faire naître cette musique sublime. Je pars sur une autre planète. J'oublie tout ce qui n'est pas Schubert.
Je me vois suivre une rivière qui serpente dans une prairie couverte de rosée. Le soleil fait miroiter ses eaux cristallines.
Puis arrive le premier grondement : une arabesque de notes graves. J'en fais ressortir le mystère, crescendo-decrescendo, puis un silence.
J'entends encore la rivière, j'imagine un danger, un monstre tapi au fond de l'eau.
Le voyage se poursuit paisiblement jusqu'au deuxième grondement, suivi d'un nouveau silence rempli d'interrogations.
Cette fois, les arpèges de la main gauche accélèrent le courant. Les berges se resserrent, la pente s'accentue, des rapides se forment. L'écume jaillit, des gouttelettes volent, les courants se croisent et virevoltent dans une danse légère.
Le calme revient par à-coups. La rivière semble chercher son chemin, reprendre de l'énergie.
Mais soudain, le grondement mystérieux suspend tout, et le silence suivant est bruyant : Qu'est-ce qui est tapi au fond de l'eau ?
Et là, mon professeur m'arrête et me dit qu'on va déjà parler de cette première partie.
Je faisais mes arpèges en bougeant le bras. Il me montre comment libérer le geste en faisant aussi travailler le poignet. Le passage devient plus simple.
Je repars sur ma rivière, mais la suite résiste encore. Cette fois, il m'indique une autre manière d'attaquer les piqués. Je répète plusieurs fois le mouvement. La main comprend peu à peu. Et c'est déjà l'heure de passer à autre chose.
Il me propose de jouer un quatre-mains. Il me rassure, la partition est dans mes cordes, même si c'est du déchiffrage. Et alors, je vis un moment de pur bonheur. Dès les premières notes, je reconnais la petite musique de nuit de Mozart. Après un court silence, un clin d'oeil complice, et nous repartons parfaitement ensemble. Il a raison, ma partie est facile et comme je déchiffre facilement, je peux la jouer et la faire vibrer. Nous terminons dans un éclat de rire.
De retour chez moi, je m’assieds un instant, les mains posées sur mes genoux, écoutant le silence de la pièce. Il est vibrant de toutes les notes que nous avons partagées. La maison semble imprégnée de cette nouvelle légèreté. Ce soir, la musique résonne encore en moi, claire comme l'écume d'une eau enfin libérée.