La paix du soir

Thème: Le son des silences • 31 mars 2026 • par Olivier Chapuis

Le silence. Enfin.

Une quiétude d’arrière-saison capitonne le salon. Plus le moindre bruit de bouche, ronflement ou hoquet. Finis, les grincements de dentiers, les langues sèches qui claquent contre les palais, les commentaires séniles ou répétitifs.

La paix.

Le menton sur le sternum, Madame Chevalley ne répète plus ses sempiternels poèmes de Ronsard appris par cœur il y a huitante ans. Un filet de bave s’écoule par la fente qui lui sert de bouche, ses mains ressemblent à deux crabes recroquevillés, on dirait qu’elle a encore rétréci dans sa robe à fleurs.

À sa gauche, Madame Goumaz est d’une pâleur renversante. Un vampire se serait nourri à ses artères que l’effet serait identique. Elle pourtant si vive, si prompte à jeter son grain de sel dans la moindre conversation sans aucun tact. C’est dingue, comme on peut rapidement perdre sa prestance.

Plus loin, avachi au fond de sa chaise roulante, Monsieur Pittet fixe le plafond, les paupières grandes ouvertes. Il cherche son araignée, ça ne m’étonne pas, en voilà un qui entretient la métaphore filée de sa vie. Une auréole colonise son entrejambe. Il ne portait pas de couches, tant pis.

La lumière de fin de journée, rasante et nimbée de poussière, donne au salon des airs nostalgiques qui me rappellent le jour où j’ai découvert mon grand-père mort. Comme à son habitude, il avait bu plus que de raison. Deux cadavres vides gisaient à ses pieds, un bouteille à moitié entamée s’était renversée sur ses genoux. Décédé la topette à la main, après une ultime rasade qui avait crevé son ulcère. Ça sentait le sang caillé et l’alcool. C’était beau, triste et affreux à la fois.

Je range les médicaments avant de reprendre la contemplation de ma nature morte. Près du piano, appuyés épaule contre épaule sur leurs tabourets, Madame Chausson et Monsieur Kramer se tiennent encore par la main. Depuis leur rencontre lors de l’après-midi loto, ils ne se quittaient plus. Un beau couple, même si Madame partait dans les aigus quand elle riait et que Monsieur éternuait comme un marteau-piqueur. Maintenant unis dans l’éternité, ils sont bien plus agréables.

Un raclement interrompt mon introspection. La porte du salon s’ouvre sur Mina, l’infirmière stagiaire. Tout à trac, ses mains aux ongles vernis brassant l’air, elle me demande si j’ai pensé au goûter de 15 heures. Madeleines, eau et tisanes, ajoute-t-elle tandis que Madame Lambert s’affaisse d’un bloc contre le piano – les cordes vibrent quelques secondes, et je me dis que je vais devoir m’occuper de Mina. Elle va se débattre. Tenter de me mordre, de me griffer. Appeler au secours. Briser le son de ce doux silence.

Tout cela parce que, dans mon empressement de débutant, j’ai oublié de verrouiller cette satanée porte du salon.


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