Lola me fixe de son léger strabisme bleu métallisé. Son jean est mal boutonné, sous son tee-shirt ses seins pointent tels deux obus à tête chercheuse.
- Il manque un sachet, ma jolie.
- Un sachet ? De camomille ? de croissants ?
- Fais pas la maligne…
- Je ne savais pas que Maigret faisait commerce dans la schnouf.
Un point pour elle. Depuis qu’un obscur plumitif vaudois a racheté la licence et dépoussiéré la série, les romans qui me mettent en scène ont pris une teinte un brin destroy. Je fais néanmoins remarquer à Lola que je ne plaisante pas, en exhibant mon 6.35. Elle baisse d’un ton.
- Vous me soupçonnez pourquoi ?
- Tu as gardé nos mioches vendredi dernier. Facile de dérober le pacson, non ?
- Mais enfin, commissaire… Je peux sans doute vous aider. Une p’tite pipe ?
- Tu sais bien qu’à notre époque, on ne peut plus tirer une latte pépère dans un film ou un livre sans se prendre le pied de la censure au cul.
Elle lève les yeux au ciel puis s’avance, s’agenouille comme devant un autel pour prier et extirpe le petit Jésus (soudain grandi de quinze centimètres) avant de l’enfourner. La voilà qui pompe avec frénésie. Le temps de balayer la sombre pièce du regard, je suis vidangé.
- Précoce, le Maigret, dis-donc !
- Oh, ça va…
Je déteste qu’on me titille sur le sujet. Elle se prend une mornifle méritée, s’étrangle, me répète que le sachet, ce n’est pas elle.
- Qui, alors ?
- Dédé l’Enclume, peut-être. Il est venu réparer votre lavabo pendant que je faisais manger vos gosses.
Ce cave de Dédé crèche à l’autre bout de la ville. J’y fonce pied au plancher, gyrophare virtuel sur le toit, et le trouve vautré devant un épisode de Derrick, une binche à portée de paluche. Il ne m’entend pas me faufiler depuis la véranda. Un sursaut, sa canette qui se renverse, sa gorge qui éructe un cri de surprise peu viril.
À la vue de mon flingue, il se fige.
- Il me manque un sachet, p’tit père.
- Un sachet ?
- Verveine-tilleul, tu piges ?
Il blêmit.
- Non.
- Je vais te rafraîchir la mémoire.
À cet instant, la porte du salon s’ouvre sur une sorte d’épouvantail en Louboutins et combi de latex. La nana pointe sur moi un pistolet d’alarme. D’instinct, j’appuie sur la détente. Deux bastos la transforment en pantin désarticulé. Dédé se met à chialer. Il me supplie, tombe du canapé, je l’empoigne par le col. « Je n’ai rien à voir là-dedans, grince-t-il, c’est peut-être votre voisin, tu sais qu’il baise ta femme, hein ? » Mornifle, second épisode. Une dent gicle de sa bouche, il renifle, tout cela est pathétique.
Mon téléphone sonne. On parlait de la louve… Je décroche.
- Jules, te fais plus de bile, tu peux rentrer, me dit ma femme.
- C’est réglé ?
- Le sachet avait glissé derrière le radiateur.
La tension retombe. Je quitte les lieux sans un regard pour les deux arsouilles répandues sur la moquette. Chemin rentrant, je ratatine le voisin d’une balle bien placée. Me voilà complètement relax, et c’est en souriant que je pousse la porte de mon appartement.