Thème : Brouillard qu'on plisse
Trouillard dans le brouillard
Dans la nature, voir clair représente un certain avantage. Tout ne dépend cependant pas de la lumière. Êtres humains et l’environnement naturel partagent plus de choses que l’on considère à première vue.
Je suis une montagne
Par beau et mauvais temps
Je tiens ferme sur ma base
Majestueux
Le lever du soleil
Caresse ma cime
De sa lueur naissante
La lune se mire
dans les eaux
qui frôlent mes pieds
enracinés dans la roche
et me servent de
repères.
Née à mille huit cents mètres, sur la belle colline de Kaboul, capitale de l’Afghanistan, j’ai toujours fait face aux montagnes. Elles ont guidé la conscience de mon être jour et nuit. De l’aube à la fin du jour. Tant et si bien que je me pris à les imiter, à les intérioriser. Leurs plis raides dessinant de vertigineux chemins en une carte fabuleusement mystérieuse.
La densité de l’air que je respirais dans ce vaste pays, je l’ai rarement retrouvée, sinon dans certains massifs en Occident. C’était, il faut le préciser, au milieu du vingtième siècle. Plus tard, des spécialistes afghans décrivaient la pollution de l’air à Kaboul sans que l’on entende jamais de mesures envisagés pour la prévenir et la guérir. Sans doute les États profonds qui,incognito, colonisent les pays dits pauvres, ont d’autres soucis stratégico-économiques.
Dans mon enfance donc, j’ai eu le bonheur de côtoyer une nature somptueuse. Et grâce à la profession de mon père, j’ai pu connaître deux régions du pays où son poste de gouverneur nous a transportés toute la famille. Mon premier voyage de petite fille a été dans Mazar, la ville du nord et sa situation frontalière avec la Russie. Nous avons tout mis dans un camion, car c’était un déplacement sans date de retour.
Notre véhicule s’était engagé, avec ma mère, mon frère et moi, dans le fameux col appelé Salang et qui roulait sur une sorte de précipice. Il y avait un brouillard épais qui estompait le bord de la route. Mon père longeait cette route dangereuse pour aider le chauffeur. Ces mots me font ressentir le sentiment d’effroi avec lequel je regardais dans la direction des pas de mon père sans pouvoir suivre ses mouvements exacts. Et soudain, je le vis glisser. Mon cœur d’enfant de huit ans allait éclater d’horreur. Et, miracle, il s’est redressé et notre voyage a fini serpentant de danger en danger avec pour partenaire le brouillard.
Ce déplacement me laisse le souvenir d'une année très heureuse. Dans une propriété grande et vaste. Un jardin fruitier magnifique, des légumes de rêves. J’aimais les drupes que le jardinier me saupoudrait de sel.
L’école étant trop loin de la maison. Nous avions une radio à piles et des disques noirs épais. Les professeurs venaient pour les cours pour nos niveaux scolaires à mon petit frère et moi..
L’été, nous sommes partis en vacances, encore en camion, sur les hauteurs. Avec le confort généreux de nos immenses tentes de camping par famille. Un couple d'amis, de mes parents nous accompagnaient avec leur deux enfants. Des chevaux fiers, élancés, nous rendaient visite et mon frère a commencé là son apprentissage de cavalier.
Cette année-là, au centre du royaume, on annonça qu’en province également, les femmes pouvaient participer aux réunions diplomatiques
sans voile. C’est pourquoi je n’ai jamais porté de voiles. En pionnière, ma mère féministe organisa une formation pour les femmes des politiciens et
une garderie pour les enfants. Je me souviens encore de ces minuscules robes rouges pour les petites filles.
Quelques mois plus tard, mon père était nommée dans une autre province, Hérat, à la frontière iranienne. Ce sera bien des années plus tard où mes pieds fouleront le sol de l’Iran.