Je suis le caddie n° 74. Chaque matin, à l’ouverture du supermarché, j’ouvre la bouche en attendant qu’une pièce de deux francs vienne s’y loger et me délivre de mes entraves. Alors l'agitation commence : les ménagères filent dans les allées au pas de charge, tandis que les maris retraités avancent plus prudemment, les yeux rivés sur les listes de courses qu'ils ont reçues, griffonnées comme des hiéroglyphes.
Nous sommes en décembre, une période de l’année souvent déprimante par le manque de lumière. Pour parer à ce blues saisonnier, le troupeau des caddies s’est vu confier une mission : déceler la solitude et la déprime derrière les façades du bonheur, puis intervenir comme l'on peut... Facile à dire !
Ce matin d'hiver, je suis dans les mains d'un jeune homme à la mine ténébreuse. À la maigreur des produits qu’il choisit, à la manière dont il me tient, et aux phrases qu’il soliloque, je comprends qu'il est mal dans sa peau, que je dois imaginer un plan, agir au plus vite.
Ainsi, au moment où il ne s’y attend pas, je percute volontairement un collègue, le caddie n° 85, poussé par une charmante jeune femme. Dans un bruit de ferraille, homme, femme, légumes, mandarines, pâtisseries et autres denrées se retrouvent à terre.
L'homme et la femme, abasourdis et couverts de farine, se confondent en excuses, sans comprendre ce qui leur arrive, tandis que mon collègue et moi éclatons d'un rire métallique. Comme dans ces comédies où l’amour naît d’un incident, nos deux protagonistes font connaissance, s’éprennent l’un de l’autre et s’apprêtent à commencer ensemble une vie nouvelle.
Si un couple heureux naquit ce jour-là, c’est moi qui tombai dans la déchéance. Blessé aux roulettes par ma chute, on me relégua dans un dépôt humide où je connus dès lors une grande solitude. Le soir seulement, lorsque les caddies regagnaient leurs places en passant devant moi, ils me rapportaient les faits du jour. Je ne vivais plus que par procuration.
Mais l’histoire ne s’arrêta pas là. À l’approche de Pâques, l’affluence fut telle que l’on me remit en circulation. C'est alors que mes quatre roulettes rouillées et grinçantes se mirent à ébaucher des mélodies populaires, dans un registre très… métallique. Certes, la ressemblance avec les airs originaux laissait à désirer, mais les clients prirent goût à cette musique. Bientôt, tout le monde voulut faire ses courses avec moi, le fameux caddie n° 74, appelé « le Musicien ». On dut instaurer une liste d’attente pour avoir le privilège de m’utiliser ! Mes exploits se retrouvèrent sur YouTube, et ma réputation fut telle que Lausanne-Cité me consacra une demi-page.
Ce bonheur ne dura que deux mois. Excédée par les attroupements, la direction du supermarché me fit cadeau de roulettes neuves.
Depuis, je me déplace comme autrefois, presque sans un bruit. J’ai réintégré le troupeau docile des caddies. Mais je n’ai pas pour autant renoncé à ma mission humanitaire. À défaut de musique, je me suis fait murmure : je continue d’adoucir la solitude des gens en laissant échapper quelques subtils grincements de réconfort. Juste assez pour que quelqu’un, au détour d’un rayon, se sente un peu moins seul… sans savoir pourquoi.