R.A.S. AU STOCK NO.12

Thème: La solitude au supermarché • 18 mars 2026 • par Matthieu Monney

“Au revoir tout le monde et bon retour chez vous ! lancé-je à l’équipe de nettoyage qui me répond en chœur :

- Bye-bye tout seul et bonne veille !

- Bonne nuit, frangin, me souffle ma soeur, en me glissant l’enveloppe dans la main.”


Clic-clac, 21 heures tapantes, la porte s’ouvre, je pénètre dans le stockage numéro 1. Lampe torche LED super puissante, j’avance entre les rangées alignées de palettes qui montent jusqu’au plafond.

Sans m’analyser, pas mon genre, quand je commence ma première tournée, je ressens ce soulagement d’être enfin seul et libre. Pas pour rien que, tombé au chômage, j’ai accepté sans hésitation ce poste de veilleur de nuit.

“Agent de sécurité nocturne, tu veux dire, m’a soufflé mon ami de toujours.

- Ouais, ou technicien de surveillance affecté aux grandes surfaces, t’en veux d’autres, ai-je demandé, mi vexé, mi plaisantant.”

Moi qui rêvais de transat en solitaire, d’une cellule monastique, d’une grotte pour m’y cacher, me voilà servi à errer dans ces halles désertes.

“SMS au centre de contrôle : RAS, stock no.1 clair.” Faut rien manquer, sinon, la cheffe des RH me passera un savon à la prochaine évaluation.

Clic-clac, 21 heures trente, stockage numéro 2. Des grosses caisses entassées sur des étagères. Code HS, made in Vietnam, maroquinerie et made in China, jouets pour enfants. Clic-clac, clic-clac, SMS, RAS, sauf ces étendues silencieuses de caisses et de palettes.


Minuit tapante, j’ai droit à 40 minutes de pause syndicale dans le grand espace de vente. Les réfrigérateurs ronronnent et les petites caméras me regardent en clignotant de leurs yeux rouges. Je sors l’enveloppe sur laquelle ma sœur a dessiné des cœurs et des fleurs autour de la dédicace : Pour ma maman chérie. Ah! Oui, les roses. Je prends les sept roses blanches dans le stock et les arrange dans un vase.

Dans l’enveloppe, une photo : ma sœur, maman et moi, prenant la pose en vêtements professionnels, devant le supermarché. La tristesse remonte d’un coup, tandis que je dispose les fleurs dans un espace vide de la zone bibliothèque, section jeunesse.

Sur un beau papier, ma sœur a écrit son poème de son écriture très fine qui me rappelle toutes les fois où je l’ai déclamé, exactement là où notre maman s’est écroulée, ce maudit 17 mars 2019.


Dans le supermarché immobile à cette heure,

un souffle traverse l’air, léger comme une question

qui n’attend plus de réponse.

Les murs gardent le silence, ils en protègent la profondeur,

comme cette ombre qui s’allonge dans les heures de la nuit.

Je marche et mes pensées qui divaguent de ci de là,

tournant comme des phares sans un rivage à éclairer.

Soudain une lumière frappe, une sonorité lointaine,

la voix de mon père que je pensais éteinte, il chante :

“C’est aujourd’hui dimanche, je veux des roses blanches,

Pour ma jolie maman, je veux des roses blanches

Toi qui les aimais tant.”

Et la solitude reste là, assise à mes côtés,

Un peu amie, un peu complice, juste une présence qui respire.

Et dans ce souffle, me revient un peu de vie.


Quelques larmes à essuyer, marcher encore, puis les employés arriveront, pleins de sommeil. Pour moi, l’heure du coucher. Ah ! Oui, ne pas oublier de payer les roses. Tous ici savent que la cheffe des RH a la dent dure. Mais ils ignorent que chaque année, elle refuse mon argent en disant : Non, non laissez, votre maman est décédée sur sa place de travail. C’était notre plus ancienne employée et nous l’aimions tous beaucoup ici !”

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