Vous avez la carte Cumulus?

Thème: La solitude au supermarché • 15 mars 2026 • par Madeline Demaurex



La sonnerie de son smartphone l’a arrachée de son mauvais rêve, une histoire de boites de conserve qu’elle s’évertuait à empiler et qui dégringolaient à chaque nouvelle tentative.

D’un coup de pied dans les petits cœurs imprimés, elle rabat la couette encore fraîche en ce petit matin de février, s’assied sur le divan, ouvre les yeux sur le bloc-cuisine juste en face, derrière la table basse du studio.

Pas le temps de replier le lit, elle est déjà en retard, elle le fera ce soir en rentrant. Le contact des pieds nus sur le carrelage la ramène à sa routine matinale : enfoncer l’interrupteur du percolateur, passer à la salle de bain, rencontrer son reflet dans la glace en écartant une mèche – le shampoing, ce sera plutôt demain- ouvrir la boite de zwieback et la radio sur l’étagère.

Déjà, elle est dans la cage d’escalier, le bus ne l’attendra pas. Dans la grisaille du trajet, quelques instants de somnolence volés à la longue journée qui s’annonce. Un arrêt brusque. Ses pas l’entrainent vers une enseigne orange, une grande lettre majuscule qu’elle connait bien. La porte latérale, le code, le couloir, le salut des collègues entre les portes du vestiaire. Troquer les bottines contre des chaussures plates, les siennes, pas belles, mais confortables. Passer le blouson noir avec ses applications orange du haut en bas des manches. La broche – son nom, sa fonction : "gestionnaire de vente" – une touche de rouge à lèvres, et la voilà à sa place, contre le mur, derrière la première caisse, à la place convenue, à sa place de caissière. Derrière elle, une bibliothèque de paquets de cigarettes et, tout en haut, un rayon de bouteilles d’alcool fort. On a beau être sous l’égide des époux Dutweiler, fondateurs de l’enseigne, les clients ne s’y trompent pas : on est bien chez un "détaillant" avec produits Migros !

Le premier client — ou est-ce une cliente ? — attend déjà. Par habitude, ses yeux tombent d’abord sur le tapis roulant, encore immobile où s’entassent emballages et sachets, un premier arrivage de carton et de plastique. Ses doigts activent le système – ils savent exactement ce qu’ils ont à faire – orientent l’écran qui s’allume, saisissent le pistolet et inspectent chaque article, à la recherche du sésame autorisant la glissade dans la gondole. Un clic, un coup d’œil à l’écran, à la cliente qui a le nez plongé dans son porte-monnaie ou son téléphone. Défilent trois litres d’adoucissant. Eh bien, ceux-là, ils ont de quoi adoucir leurs lessives pendant au moins deux ans… Ah oui, c’est en action cette semaine : trois pour deux !

  1. Vous avez la carte Cumulus ?

Combien de fois répète-t-elle cette phrase au cours d’une même journée ? Et si pour une fois elle ne disait rien ? Si elle désobéissait ? Et si le gérant passait, juste à ce moment-là ? Alors elle obtempère, en y mettant un peu de dérision, elle varie le rythme, la prosodie, comme si elle suivait des cours de théâtre. Depuis quelques mois, il y a d’autres questions obligatoires, ou alors juste quelques mots interrogatifs, les clients sont habitués :

  1. Les points ? Les vignettes ? Le ticket ?

Les économies de papier, la protection de l’environnement, ça a du bon, mais ça ne génère pas vraiment la conversation. Des "non" à répétition, des grognements, éclairés parfois par un cordial "volontiers !"

Mais déjà, la main gauche a poussé une cloison vers les articles enregistrés, libérant un couloir pour le prochain arrivage. Un dernier scan vers le visage qui s’efface, les mains habiles ou maladroites, le sac de commissions ou les bras chargés, le bébé dans le caddie :

  1. Merci, Bonne journée !



Newsletter

Recevez chaque mois les textes directement dans votre boîte mail.

S'ABONNER