Signes et cygnes

Thème: 3000 signes • 08 mars 2026 • par Olivier Reymond

Saint François d’Assise parlait aux oiseaux. Je ne revendique ni son aura ni sa grâce, mais il

m’arrive aussi de dialoguer avec les bêtes, parfois plus facilement qu’avec les humains.

Il y a dix jours, au port de Pully, je me suis confié à Bourribourri, un cygne magnifique qui

m’écoute avec une dignité tranquille. Je lui ai révélé que je devais bientôt présenter à des amis

écrivains un texte sur le thème Trois mille signes.

D’abord surpris par cette annonce singulière, Bourribourri a redressé son long cou, puis laissé

échapper un grognement semblable à un rire moqueur. Après quoi, dans un battement d’aile

théâtral, il a disparu dans les brumes lacustres, me laissant déconcerté par l’étrangeté de son

comportement.


Venons-en à mon défi d’écriture. Trois mille signes. Si l’exercice est simple pour des esprits

brillants, il relève pour moi de la gageure : de toute ma vie, je n’ai jamais rien rédigé, sinon

quelques cartes postales envoyées depuis la Costa Brava. Malgré l’incroyable talent dont je suis

persuadé être investi, mon écran d’ordinateur reste désespérément vide. Où sont donc passées

toutes ces idées extraordinaires qui, hier encore, paraissaient courir dans ma tête ? Peut-être n’ont-

elles jamais existé ? Sans inspiration, j’écris une première phrase, qui ne tient pas debout. La seconde est tout aussi

désolante, chaque idée douloureusement extirpée au forceps.


Après ce départ chaotique, le texte finit par émerger, mais il n’est hélas qu’un brouillon, un tohu-

bohu littéraire. C’est alors que les célèbres alexandrins de Corneille se rappellent à mon bon

souvenir et me narguent d’une joie malicieuse :

« Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort, Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port »*.

Les ennuis me poursuivent. À l’instant décisif d’enregistrer enfin un texte cohérent, celui-ci

s’évanouit, englouti dans les profondeurs du monde virtuel. Comme s’il avait compris de lui-

même qu’il ne méritait pas d’exister, il me laisse seul avec ma frustration et le vide de l’écran.


C’est alors que le cygne Bourribourri réapparaît mystérieusement devant moi, avec la majesté

d’un juge. Dans un silence lourd de sens, je comprends rapidement qu’il me considère comme un

écrivaillon qui ne sera jamais ni Albert Camus ni Romain Gary. Dans son esprit, je suis un homme

à protéger de ses propres élans, un homme à qui l’écriture devrait être interdite. Je prends acte,

j’acquiesce, je baisse les yeux.


Amis écrivains, je n’ai donc rien à vous présenter, et vous vous sentez probablement trahis. Afin

d’apaiser votre frustration et de me faire pardonner, le bienveillant Bourribourri ne manque ni

d’imagination ni de sens artistique. Demain, quand la brume se sera dissipée, le soleil illuminera

le Léman comme une scène infinie. C’est à ce moment-là que Bourribourri et ses compagnons ont

choisi de vous offrir un spectacle de ballet hors du commun, un chef-d’œuvre qui ne déplairait pas

à Béjart. Venez nombreux admirer et applaudir Le Lac des trois mille cygnes**.


* Pierre Corneille, Le Cid, Acte IV, scène 3, 1637.

** Allusion au ballet Le Lac des cygnes, composé par Tchaïkovski en 1875-1876.

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