Je suis une boule de pétanque choisie par Olivier.
Charmé par ma rondeur provocante et les fines gravures qui soulignent ma taille insolente, mon
propriétaire ignorait qu’il s’amourachait de la plus capricieuse des boules... car j’ai la
désobéissance coulée dans le métal. C'est mon art de vivre.
Mon quotidien n’a rien d’un long fleuve tranquille. Avant de pouvoir jouer, accompagnée de mes
sœurs jumelles, j'attends toujours de longs moments, en plein cagnard ou sous une pluie battante.
Malgré ma dureté, je suis sentimentale et sensuelle, et quand Olivier enfin me ramasse, il me cale
chaudement dans la paume de sa main et me regarde tendrement... avant de me lancer d’un geste
harmonieux et déterminé en direction d'un minuscule but en bois gonflé d’orgueil : le cochonnet.
Mais attention : ce n’est pas parce qu’Olivier a bien visé que je vais le satisfaire. Au gré de mon
humeur, je le défie effrontément. Quand je quitte sa main, je ne roule pas droit au but. Oh non, je
m’immobilise trop tôt ou file me perdre beaucoup trop loin... ou je prends carrément la tangente,
aidée par la complicité des petits cailloux et des trous du terrain. À l'instar de mes collègues, je
suis de toute évidence incontrôlable.
Parfois, une boule adverse ose se coller au cochonnet. Là, je vois rouge, et après quelques
secondes d’indignation, Olivier m’expédie pour briser cette liaison dangereuse. Le choc est
assourdissant, mais nécessaire : l’honneur avant tout. L’intrigante vole hors du terrain sous les
applaudissements. S’ensuivent quelquefois une chorégraphie de contrecoups, l’avis de l’arbitre,
mais aussi des jurons hauts en couleur.
En fin de partie, le cochonnet se retrouve souvent esseulé, entouré à distance d’une douzaine de
boules qui ricanent en l'ignorant avec superbe. Nous avons fait, une fois de plus, honneur à notre
réputation.
Les joueurs, eux, fulminent en nous voyant éviter le but, alors qu’ils invoquent tous les Saints
pour que nous l'atteignions. Notre insolence va si loin qu’elle ébranle la patience des plus
endurants.
Olivier, par exemple, a toléré cinq ans ma conduite douteuse. À bout de nerfs, il m’a finalement
abandonnée, moi et mes sœurs, au fond du garage, sans un mot ni un regard. Puis il s’est entiché
d’une boule rutilante et de ses frangines, persuadé qu’elles sauraient mieux lui obéir. Permettez-
moi d’en rire.
Hélas, il avait raison. Avec ses nouvelles compagnes, il célèbre aujourd’hui la victoire, un pastis à
la main.
Mais au jeu comme en amour, je suis patiente. Je connais mon Olivier : bientôt, lassé de ses
jeunes amies trop tendres et déjà cabossées par les coups, il reviendra vers moi, penaud. Avec un
petit sourire coupable, il murmurera : « Toi et tes sœurs, je vous veux... vous êtes mes valeurs
sûres. » Et, comme autrefois, il me prendra tendrement dans sa main.
Et là, croyez-moi... je me ferai un plaisir de lui désobéir de nouveau !