La vie est dure

Thème: Brouillard qu'on plisse • 03 mars 2026 • par Marco Bucher

Est-ce qu’on a l’attention qu’on mérite ? Et est-ce vraiment une question de mérite ? A-t-il donné suffisamment d’attention ? Ces questions, Alfred aurait dû se les poser plutôt. Maintenant, il est seul, à minuit, comme un con à surveiller des caméras dans cette banque sécurisée au maximum. Il sait très bien que sa présence est requise uniquement à la demande spécifique des assurances, écrit noir sur blanc, car tout est automatisé ; reconnaissance faciale, détecteurs de mouvements, etc., toutes les procédures sont au point, depuis des années déjà. Les Olympiques d’hiver de Milan-Cortina ont pris fin hier soir et, à part les dernières mauvaises nouvelles du monde, c’est de nouveau le train-train des séries américaines ultraviolentes ou alors, à l’eau de rose. par bonheur que d’un accord commun avec la team, ils avaient obtenu un fauteuil hyperergonomique et confortable. Alfred rabat le dossier dans la position la plus basse afin de surélever ses jambes fatiguées sur la console de contrôle. À peine vingt minutes qu’il s’est assoupi qu’une alarme aiguë l’avait tiré de son sommeil réparateur. Certainement un chat perdu dans le hall principal, ainsi que cela arrivait souvent durant la mauvaise saison, se dit-il en bayant aux corneilles. Il se lève pour se faire un café, mais des mouvements de personnes attirent son attention. M. Leclerc, un homme courtois et plutôt sympathique, le directeur de la section « Amérique du Sud » vient d’entrer dans son bureau, ce qui est un fait inhabituel. Il est accompagné d’une femme, sapée comme pour un bal de charité de la haute. Ce dernier fouille dans ses tiroirs, à la recherche d’un objet, puis se ravise et tire les tentures qui empêchent la caméra de filmer. Mais, la lumière du bureau fait en sorte que l’on ne perçoit que la scène en ombres chinoises.


Alfred se désintéresse momentanément du spectacle pour aller se faire un café, donc. À son retour, il jette néanmoins un coup d’œil, entraîné par une pulsion soudaine de voyeurisme, qualité indispensable quand on pratique ce métier de surveillance à vrai dire. Les deux silhouettes subitement s’agitent comme animées par des instincts violents, les deux personnes se battent derrière un rideau de brouillard complice d’une agression. Son sang ne fait qu’un tour, Alfred se soulève de terre et se précipite dans les couloirs de la banque. Durant, ces quelques minutes, tout se bouscule dans sa tête, il repense à sa fille Cynthia, qui a le même âge que cette femme. Il effectue un pas de course, non sans être freiné par des accès sécurisés par des badges. Ce trajet lui semble une éternité, pourvu qu’il arrive à temps pour secourir cette femme, sinon, il s’en voudra toute sa vie. Chaque foulée est comme un ralenti désespérant. Une dernière porte verrouillée et il se dirige, le souffle court, dans l’open space « Amérique du Sud », quelques mètres le séparent du bureau de Leclerc. Il va lui mettre une droite dont il se souviendra toute sa vie, ce salaud.


Alfred pénètre dans le bureau en haletant comme un bœuf, incapable d’ouvrir sa bouche pour prononcer un son. Stupéfait, il découvre les deux personnes en petites tenues, mais décentes en train de se battre dans le vide. Les deux combattants ont plaqué sur leurs yeux des lunettes de réalité virtuelle. Ils ne remarquent même pas la présence d’Alfred tant ils sont absorbés par l’enjeu de l’affrontement. Alfred, à peine remit de sa surprise s’éloigne à petits pas feutrés, referme la porte du bureau avec précaution pour s’en retourner à son poste.


Quelques heures plus tard, il prend une bonne résolution et décide de se consacrer à la littérature désormais, les heures d’écran lui ont vraiment pourri le cerveau.

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