Expédition

Thème: Brouillard qu'on plisse • 02 mars 2026 • par Patrick Didisheim

L’étau du froid, de la neige, de la fatigue, se refermait autour de lui. Ses forces l’abandonnaient. Il pensa à Tiffany, la compagne de Marc. Il pensa à sa mère toujours si inquiète, à son frère qui l’admirait tant. Il sentit les encouragements que son père lui prodiguait de là-haut. Alors il fit un pas de plus, un deuxième, puis un troisième. Ils devaient se trouver tout près du bivouac quand il avait perdu le contact avec Marc. Ce brouillard qui transformait le jour en une nuit aveuglante l’avait privé de tous repères.

Bastian enchaînait les pas. Ses pensées aussi s’enchaînaient. Pourquoi avait-il suivi Tiffany jusque dans la chambre à coucher ? Comment avait-il pu trahir à ce point la confiance de son ami ? Marc qui ne soupçonnait rien, qui l’avait persuadé de se joindre à leur expédition. Bastian ressentait une telle honte. Avec ce blanc partout, le froid qui mordait, le blizzard dans ses oreilles, il pouvait aussi bien être à deux kilomètres qu’à trente mètres du refuge. Ce serait trop bête d’abandonner ici. Il tenta un pas, un deuxième, puis il s’écroula avec un ploc étouffé par la neige.

Il ne savait pas combien de temps il était resté dans la neige. Une minute, une heure ? Le vent était tombé, mais le brouillard était toujours là. Bastian se remit sur ses jambes. Il devait être tout près, il le sentait. Ça lui donna la force de faire encore quelques pas. Il lui sembla entendre un son.

  1. Bastian, Bastian !

Son cœur fit un bond. Son copain l’attendait. Il bifurqua en direction des appels. Il y était presque. Il pressa le pas, il se sentait fendre l’immensité blanche. Il appela. Personne ne répondit. Il était de nouveau seul. Il avait vécu un mirage. Ses forces l’abandonnèrent. Il s’écroula. La neige l’emprisonna de ses griffes glacées.

***

Marc ne percevait plus la présence de Bastian derrière lui. Il balaya la banquise du regard. La neige et le brouillard se mêlaient en un blanc si opaque que l’on ne distinguait rien. Luis et Mathieu étaient sans doute déjà au refuge. Se pouvait-il que Bastian retrouve son chemin ? Bastian n’avait aucune expérience du Grand Nord. Avec ce temps, même à quelques mètres de leur bivouac, il serait incapable de se repérer. Marc pensa à Tiffany, à leur fils de quatre ans. Le vent avait faibli. Il tendit l’oreille. Il entendit un ploc, comme un corps qui s’affaisse dans la neige. Il se figea.

Il devait s ’être écoulé deux ou trois minutes quand il perçut un glissement feutré. Des pas qui se rapprochaient. Tout son plan risquait de tomber à l’eau. Bastian se dirigeait droit sur l’igloo. Marc se décala d’une dizaine de mètres et appela :

  1. Bastian, Bastian !

Un « Ouiiii » étouffé lui parvint.

Il continua d’appeler « Bastian, Bastian ! » Les pas avaient dévié en direction de l’appel. Bastian le frôla presque quand il passa à vingt mètres sur la gauche de l’igloo. Sa silhouette se fondit dans l’atmosphère ouatée et alla se perdre dans l’immensité blanche. Doucement, Marc entra dans l’igloo et referma la porte derrière lui.

  1. Rien, dit-il au deux autres qui l’interrogeaient du regard.


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