Le long bâtiment qui borde l’aéroport scintille d’une étrange lumière. L’ancienne piste d’atterrissage est encombrée de voitures, de scooters, de motos et de camionnettes. Plus je m’approche et plus le son prend de l’importance. Un jour, Martha m’avait averti qu’il y avait deux catégories de ravers : les définitivement sourds pour lesquels la médecine ne peut plus rien faire et les prudents qui se protègent toujours les oreilles. Mon grand étonnement a bien fait rire ma fille :
- Reviens dans le siècle, papa ! Les jeunes d’aujourd’hui se protègent contre tout : contre les MST, contre les agressions, contre le chômage et autres avanies.
- Tu ne crois pas que tu exagères un peu, Martha ?
- Rien du tout ! Finies depuis des siècles, tes années Love and Peace, bienvenue dans la jungle des banlieues, bienvenue en enfer ! Bon, je file vers le backstage, tu es sûr que tu veux aller dans l’arène ?
- T’inquiète, et merde pour ta prestation, DJ Tamar !
Le souffle de la musique me happe, dès l’entrée dans l’énorme hangar. Plusieurs dizaines de milliers de Watts me soulèvent presque de terre, tandis que j’essaie de distinguer les lieux. Des centaines de personnes se balancent en rythme, balayées par les lumières aveuglantes des projecteurs aux couleurs bigarrées. Sur scène, un petit bonhomme nerveux officie, la tête bizarrement penchée, comme s’il s’efforçait sans arrêt d’empêcher l’écouteur collé à son oreille de dégringoler de son épaule. Son bonnet noir et pointu lui donne un air étrange de lutin.
Sans que je puisse résister, je suis poussé de côté et d’autre, autant par des corps que par les sons qui me percent les tympans. Je peste de n’avoir rien pour me protéger les oreilles. Portées par des montagnes de baffles hautes comme un immeuble, les basses martèlent des rythmes hachés, alors que la voûte de métal renvoie des sons déformés qui s’enfuient loin, pour revenir transfigurés par les effets électroniques.
Je me sens étrangement d’un autre âge. Les jeunes qui dansent forment comme une grosse bête articulée qui se contorsionne sans relâche sur le sol de béton brut. Personne ne s’en détache particulièrement, tous fondus dans la masse.
L’odeur aussi est bizarre : fumées exotiques, parfums, alcool, sueur, déodorants. Je parie que leurs sourires extasiés doivent beaucoup aux petites pilules qui circulent à l’intérieur des groupes et qui s’avalent en pleine lumière, avant de plonger très vite à la recherche de l’ivresse ouatée du mélange bleu, vert et rose.
- Hé l’alien, t’es perdu ? me hurle un jeune mec complètement noyé dans un pantalon immense dans lequel il tiendrait à l’aise avec sa copine, une rousse piercée de partout : ses paupières, ses oreilles et les ailes de son nez, même son ventre d’ado, scintillent de métal, comme si son corps était bardé d’une armure de protection.
- Sais-tu quand DJ Tamar va passer, gueulé-je de toute ma voix.
Signe de tête négatif de la copine qui plonge une main tatouée dans son petit sac, et me tend un comprimé violet, marqué d’une otarie. Je décline de la tête et je quitte ce four délirant.
De l’extérieur, vu le volume du son, je n’ai rien manqué de la prestation de DJ Tamar. En sortant du backstage, ma fille m’interroge du regard. Je réponds d’un pouce levé.
Définitivement, je devrais me mettre à la langue des signes, pour une prochaine fois.