Trois ans que je participe — assez régulièrement — aux réunions des Dissidents de la pleine lune. Trois ans, 168 semaines, une trentaine de soirées.
J’ouvre mon ordinateur. Documents -> Textes personnels (le dossier juste après "Citations" et "Textes des proches") -> Dissidents : je trouve 31 entrées. Plusieurs thèmes m’ont donné des ailes, réactivant souvenirs et sensations : J’ai aimé des endroits où secrètement, le soleil se laissait caresser, Chemins de traverse, Avec toi et sans toi, Lorsque je me regarde dans la glace, J’écris où ?, Au pied du mur, Au bout du plongeoir, Un ciel insolent, Dernier train pour Fribourg, L’éloquence du silence…
D’autres ont su m’emmener hors des sentiers battus en captant un filon d’humour ou d’audace : Ce matin, mon chat m’a dit, Etoile d’araignée, Hors cadre, Un livre susceptible, Les serviettes divorcent, Se glisser entre des draps froids…
D’autres encore m’ont donné du fil à retordre – La mécanique des fluides, Potable ou pas potable, À quoi bon ? – mais, comme toujours, une fois le carnet ouvert, mon crayon a esquissé une première phrase et entraîné quelques bouts d’idées dans le sillage de graphite. Les mots donnent des idées ! Donnant, donnant, les lignes se sont alignées, avec souvent — cerise sur le dernier paragraphe — une chute appropriée. Mission accomplie. Clavier, plaisir de la copie — troquer l’habit de travail contre une tenue de sortie — deux ou trois rectifications au passage, onglet « Outils" puis "Statistiques"… Pas loin des trois mille signes escomptés !
Mais ce matin, devant mon cahier neuf, le crayon pourtant bien affûté, rien ne vient. "Trois mille signes", un thème choisi à la quasi-unanimité, dans l’insouciance d’une fin de séance, entre livres partagés et dernières gorgées de vin. C’était l’année passée, on avait bien le temps d’y penser…
J’y ai pensé quelquefois, en épluchant les légumes du réveillon ou en marchant vers les sommets. J’y ai pensé furtivement, jugeant ma quête bien futile en regard de la présence temporaire des enfants et des amis, du déclin d’une proche, des nouvelles de Gaza ou de Crans-Montana.
Le soleil entre par les vieilles fenêtres du salon. Il dessine des rectangles de lumière sur le plancher et sur le dossier du fauteuil, en face de moi. Un signe ! Signe d’une belle journée à vivre en ce début d’année nouvelle. Et je me prends à souhaiter 2999 autres signes dans les douze mois à venir. Et si je parvenais à repérer dans chacune de mes journées ces bribes d’étonnement et à les rendre signifiantes ?
Maintenant, c’est le bruit d’un volet rabattu par le vent, le frétillement de la graisse de canard dans la poêle — promesse d’un repas qui se prépare — les éclats d’une conversation de l’autre côté de la cloison. Autant de signes de vie qui, multipliés par 365, devraient bien voisiner les trois mille…
Et si j’interrogeais mon fidèle compagnon ? Édition, sélectionner tout, outils, statistiques, caractères (espaces compris) : 2971 ! Un dernier effort et j’y suis…