Les bars se suivaient le long de la plage de Patong.
Dans la foule, Axel se sentait en décalage, il ne s’amusait pas. Tous les dix pas il était apostrophé dans un anglais aux accents gutturaux par un jeune du coin.
- Cake ? Girls ? my friend ?
Il avait compris que cake était le nom de code de coke. Des oreilles indiscrètes traînaient et, de temps en temps, un touriste malchanceux terminait dans une geôle thaïlandaise d’où il n’était pas certain de réapparaître un jour. On pouvait s’en sortir avec un bakchich, mais il fallait sentir à qui le verser.
Avec sa bouille toute ronde, ses yeux bruns rieurs et un début d’embonpoint, Jérémy rassurait les filles. La veille au soir, Axel et lui avaient mangé dans une gargote de plage puis, au bar, Jérémy avait parlé à Alicia.
- On se revoit demain, lui avait lancé Jérémy en partant avec Alicia vers 3 heures du matin.
Partout on proposait des sachets pour oublier ici les soucis de là-bas. Axel avait décliné. Il était retourné sans Jérémy dans leur bungalow. À vingt-quatre ans, il se sentait triste. Il n’avait pas le bagout de son copain de voyage. Il regrettait de s’être laissé embarqué. Demain peut-être, se disait-il, je me laisserai tenter par un de ces sachets de poudre blanche. Derrière ses lunettes, son physique presque gracile et son air timide sous des cheveux bruns bien peignés, Axel se sentait insignifiant.
Chaque jour, ou plutôt chaque nuit qui défilait était le copié-collé de la précédente. Le même soleil, qui d’un coup disparaissait en mer, la même musique assourdissante, le même étourdissement.
Après deux jours, il revit Alicia.
- Il est pas là, Jérémy ? lui avait-elle demandé.
- Euh, il est pas avec toi ?
Axel avait bredouillé, gêné comme chaque fois qu’une fille s’adressait à lui. Les yeux bleus, ces lèvres sensuelles qui remuaient le troublaient.
- Je l’ai pas vu depuis qu’il est rentré avant-hier, dit Alicia avec ce soupçon d’accent québécois qui la rendait presque accessible.
Jérémy n’était jamais rentré au bungalow. Rien besoin d’ajouter au silence qui suivit.
Des touristes cuvaient sur la plage. Excès d’alcool ou mauvais voyage. Alicia et Axel cherchèrent Jérémy derrière chaque bosquet, se renseignèrent dans tous les bars. Personne ne semblait au courant de rien. La coke, blanche comme les petits sachets qui la contenaient, pouvait se révéler de la simple farine, mais parfois elle était coupée avec des substances pires que la coke elle-même. Des sachets étaient aussi proposés par des agents provocateurs. Il fallait alors débourser 100, 200 ou même jusqu’à 500 dollars pour éviter la prison.
« Jérémy, connais pas » était la réponse la plus fréquente qu’ils entendaient.
Alicia et Axel s’étaient rapprochés. Naturellement, Alicia lui avait pris le bras, comme on le fait avec un ami sur qui l’on s’appuie.
Huit mois plus tard, après un aller-retour en Suisse, Axel s’était retrouvé en présence de cadavres ambulants mendiant quelques grains de riz. Si un gardien n’avait pas poussé cet être émacié au regard vide en direction d’Axel, il n’aurait pas reconnu Jérémy.
Jérémy ne raconta jamais ce qui s’était passé dans les cellules. Axel resta son seul contact de sa vie d’avant. Axel revient parfois le voir depuis Montréal où il a rejoint Alicia.
Dans les rues de Lausanne, on peut apercevoir Jérémy, titubant après avoir avalé les pastis et les bières qui vont lui permettre de tenir une journée de plus. Il traîne près du jeu d’échecs géant de la Riponne. Il fait parfois quelques parties si quelqu’un le lui propose.