Depuis sa plus tendre enfance, Ozal faisait la fierté de ses parents. Intelligent et malicieux, il avait traversé la période scolaire avec facilité, n’y consacrant que le temps et les efforts nécessaires pour réussir les examens, au grand dam de ses enseignants qui voyaient en lui un potentiel Cadi à la cour du grand Soliman. Mais c’est au sein de l’entreprise familiale qu’il allait révéler tout son potentiel.
La famille Houet, lointains descendants d’émigrés lyonnais fuyant la peste et la misère venus s’installer à Bursa il y a plus d’un siècle, y avait fondé un atelier d’orfèvrerie qui prospérait de génération en génération. Piri, le père d’Ozal avait notamment développé un modèle de miroir en orfèvrerie qui pouvait pivoter sur un axe horizontal. Cette trouvaille lui assurait des commandes régulières de la part des riches épouses de la région. Toute dame respectable se devait d’avoir chez elle un miroir estampillés Piri Houet.
Cependant, ces articles réalisés en métal poli manquaient de netteté mais surtout s’avéraient incassables, ce qui en limitait fortement le renouvellement. Ozal, plus porté sur le commerce que sur le labeur artisanal, était bien décidé à pallier ces défauts, obstacles majeurs au développement de l’entreprise. Ayant eu vent par un voyageur de l’existence de miroirs en verre fabriqués dans la lointaine Venise, il s’embarque sur un navire de commerce ralliant la fameuse cité pour aller découvrir le secret de fabrication de ces mystérieux objets. Il en revient trois ans plus tard, porteur du précieux savoir de verrier, flanqué d’une ravissante vénitienne porteuse elle d’un futur héritier Houet. L’accueil de la famille est plutôt glacial : les affaires ont dépéri entre temps et la perspective de devoir nourrir deux, et bientôt trois, bouches supplémentaires n’enthousiasme personne. D’autant plus que la vénitienne est une infidèle qu’il va s’agir de convertir au plus vite à la vrai foi.
Mais Ozal n’en a cure, qui se consacre nuits et jours à la mise au point de la fabrication de miroirs en verre. Le succès est immédiat : on s’arrache ces nouveaux miroirs dont la fragilité n’a d’égal que leur prix exorbitant. La notoriété de ces bijoux s’étend bientôt jusqu’à Izmir avant de conquérir Constantinople et la cour de Soliman. Ozal multiplie les ateliers dans toutes les villes pour subvenir à la demande et passe le plus clair de son temps à cheval ou en bateau à conquérir de nouveaux marchés. Il ne revient à la maison que pour y déposer la fortune amassée aux quatre coins de l’empire et contribuer à la multiplicité de sa descendance.
Mais la fabrication de ces miroirs reste longue et coûteuse, ce qui ne satisfait pas la nature impatiente d’Ozal, ni son goût immodéré pour l’expansion commerciale. Il imagine alors de vendre à des clients moins fortunés, notamment des nomades, de petits sachets de poudre censés leur permettre de fabriquer eux-mêmes leur miroir – une idée reprise des siècles plus tard par un suédois - en frottant cette poudre sur n’importe quelle surface plane. Bien sûr le procédé est inefficace, ce qui n’empêche pas Ozal d’écouler des milliers de sachets, se déplaçant sans cesse de villes en villages afin de ne pas avoir à affronter ses clients dupés.
De cette astuce, qui a fait la fortune d’Ozal, il nous est resté une expression, francisée depuis : un miroir Ozal Houet.