Visite des Pouilles

Thème: Le sachet nomade • 27 janvier 2026 • par Sabine Dormond


Tu vois, Grams, je tiens parole, je t’emmène en Italie, dans cette région des Pouilles d’où venaient les saisonniers que tu hébergeais jadis à l’étage du dessous. Ils te paraissaient exotiques déjà, ces étrangers, et ça explique la tête que tu as tirée la fois où un Africain est venu sonner à la porte pour me réclamer, toi qui associais presque noir à cannibale. Faut reconnaître que tu n’as pas eu beaucoup d’occasions de voyager dans ta vie de labeur et c’est avec une satisfaction douce-amère que je te fais découvrir sur le tard les beautés arides de ces régions méridionales.

Ici, les gens te ressemblent, ils ont le contact facile, beaucoup me demandent ce qui m’amène hors saison dans ces villages moins touristiques et je saisis chaque occasion de leur expliquer que j’honore une promesse faite à ma grand-mère, d’ailleurs regardez c’est elle, un sacré tempérament, vous ne pouvez pas vous rendre compte, ils hochent poliment la tête avec la même perplexité que les passagers du bus à Lausanne que tu interpelais dans mon enfance pour leur signifier que j’étais ta petite-fille. Je sentais alors la honte me brûler les joues. Avec un demi-siècle de recul, ce moment de gêne est devenu l’un de mes plus beaux souvenirs.

Dans l’état où te voilà réduite, tu ressembles à s’y méprendre à l’avalanche que tu avais déclenchée cinquante ans auparavant, la fois où tu étais montée faire le ménage à l’étage, nous confiant, à ma sœur et à moi, le soin d’allumer la plaque électrique au moment où tu taperais trois coups au sol à l’aide du balai. Quand tu es redescendue une demi-heure plus tard et que tu nous as demandé si on avait bien entendu le signal, un fou-rire nous a empêché de t’expliquer qu’il s’en était fallu de peu que le plafond tout entier ne s’effondre. Depuis, je ne peux plus aller au théâtre sans m’exposer à des répliques de ce fou-rire.

Ce souvenir en entraîne d’autres dans son sillage, je nous revois toutes les deux tendre le pouce au bord de la route et nous laisser emmener dans un crissement de pneus par un jeune homme à la conduite ultra sportive à bord d’un véhicule saturé de basses. Aujourd’hui aussi, on aurait mieux fait de voyager en stop, comme dans le bon vieux temps, ça nous aurait peut-être évité toutes les tracasseries à la frontière. C’est que les douaniers t’ont prise pour de la met amphétamine, mes protestations virulentes n’ont pas pu les empêcher de confisquer un échantillon, on a dû attendre les résultats de l’analyse, une biopsie post mortem en quelque sorte, pour qu’ils croient enfin à mon histoire.

Comme j’avais pris soin de prélever précisément vingt-et-un grammes de Grams dans l’urne avant la mise en bière, c’est amputée d’une part de ton âme que je promène maintenant le précieux sachet dans ces lieux pittoresques. En espérant que les douaniers sachent apprécier à sa juste valeur le gramme qu’ils ont gardé.


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