In memoriam

Thème: Espace vide • 27 janvier 2026 • par Sabine Dormond

Le mot album vient de l’adjectif latin albus, c’est-à-dire blanc, et désignait à l’origine un panneau destiné à recueillir les bans publics. Pas ceux des amoureux de Brassens donc, mais les avis de mariage et de décès par exemple. Au fil du temps, cet espace vacant a migré du panneau vide de toute inscription au cahier vierge, puis, comme la virginité n’est pas faite pour durer, au cahier illustré. Par extension encore, car la souplesse des mots ne cesse de nous surprendre, le terme a glissé de la bande dessinée à l’opus musical. Mais l’album, c’est bien sûr aussi ce grand livre qui recueille nos précieux souvenirs d’enfance sous forme de photos sépia pour les plus anciens, des photos soigneusement collées sur des pages cartonnées par une génération de mamans qui avaient encore le temps de préparer la mémoire du futur.

Cet album dort généralement pendant des décennies au fond d’un tiroir, oublié de tous alors qu’il avait justement pour vocation d’appuyer la mémoire. On le tire de ce profond sommeil, on l’exhume pour ainsi dire quand le présent commence à se dissoudre dans une continuité sans relief, que l’avant se fragmente et que seul l’auparavant demeure, quand la tête de cette maman qui a pris la peine de le confectionner avec dates et légendes s’enfuit dans une autre dimension, ne laissant ici qu’un corps toujours plus minuscule, toujours plus entravé, un corps qui se bat pour chaque bouffée d’oxygène et qui s’épuise à respirer.

Réunis sur le canapé comme jadis, on prend alors cet album sur les genoux et on laisse remonter notre enfance tout entière contenue entre ces pages aux couleurs passées. Et soudain la maman se redresse, elle réapparaît dans l’éclat de sa jeunesse, cette jeunesse qui nous a nous-mêmes quittés depuis longtemps, et on s’étonne de n’avoir jamais vu naguère combien elle était belle, cette maman qui a brusquement l’âge de nos propres enfants. C’est vrai qu’elle déchire, avec ses cheveux montés en choucroute et sa mini-jupe des années septante, elle a l’allure d’une star de cinéma, cette gamine qui pousse si fièrement sa poussette et contemple d’un œil attendri le petit être à l’aube de l’existence qui se demande aujourd’hui comment le temps a pu filer ainsi. Dire qu’on l’a toujours trouvée vieille, on aimerait tellement rectifier le tir, on aurait pu hier encore, maintenant c’est trop tard, elle aura oublié le compliment avant qu’on ait fini de le formuler, l’occasion dormait dans un tiroir, elle a fini par se lasser.

Bientôt, il ne resta plus d’elle qu’une plume sous un duvet. Ce corps qui s’amenuise à mesure que maman s’éteint laisse paradoxalement un vide de plus en plus grand, révélant une nouvelle dimension de l’espace, la dimension des émotions.



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