Je viens du nord de Brooklyn, tout près du pont qui mène à Manhattan. Mais j’y suis encore jamais allé. Mon père, il m’a dit que quand j’aurai 12 ans, il m’emmènera avec lui en métro et on montera tout en haut de l’Empire State Building. C’est le plus haut gratte-ciel du Monde ! En attendant, mon père il fait une cagnotte pour pouvoir payer les billets du métro et du gratte-ciel. Quand il a encore un peu de monnaie à la fin de la semaine, il la met dans la cagnotte.
Mon père, il est dur avec moi. Si j’ai des mauvaises notes à l’école, il me cogne sec. Mais il dit que c’est pour mon bien, que c’est pour que j’ai un bon métier plus tard. Pas comme lui qui qui est ouvrier aux aciéries et qui a pas assez de sous pour acheter une voiture. Mais mon père, je l’aime bien quand même. On va voir les matchs de baseball des Dodgers ensemble. Oh, on achète pas des tickets, on a pas les moyens, mais on regarde à travers les planches de la palissade de l’Ebbet’s Field.
Moi, quand je serai grand, je veux devenir joueur de baseball, mais je le dis pas à mon père parce qu’il me ficherait une rouste. Sauf qu’avec Bill et Tim, mes deux meilleurs copains, on s’entraine en cachette dans le pré derrière les immeubles. Je suis petit, mais je cours très vite, même que Bill et Tim, ils peuvent jamais m’attrapper. J’ai les cheveux roux, taillés en brosse – c’est le voisin du dessous qui me les coupe – et plein de taches de rousseur sur les joues : un vrai irlandais de Brooklyn !
Moi, j’aimerais avoir des longs cheveux noirs gominés, comme Jacky Robinson, le fameux lanceur des Dodgers. Et être grand et musclé comme lui. Mais vu comme je suis bâti à 10 ans, c’est mal parti. Même si Maman, elle dit que quand je veux quelque chose, rien ne peut m’empêcher de l’avoir, parce que je suis courageux et surtout parce que j’ai la tête aussi dure que mon père.
Dans ma chambre, j’ai une balle de baseball que j’ai récupérée lors d’un match des Dodgers. Elle était passée par-dessus les palissades, alors, ni une ni deux, je l’ai fourrée dans mon pantalon et les ramasseurs venus la chercher, ils l’ont jamais retrouvée. Tous les soirs, je la fais tourner dans mes mains et avant de m’endormir je rêve de mes exploits sur le terrain de l’Ebbet’s Field aux côtés de Jacky Robinson.
Hier soir, mon père est rentré très énervé. Je crois bien qu’il était saoul. Il a commencé à crier après Maman et moi et il a tapé très fort sur la table en disant des mots que je ne comprenais pas. Alors j’ai filé direct dans ma chambre avant de prendre une paire de baffes. Ça a encore crié un bout de temps, avant que je m’endorme. Et ce matin, Maman elle pleurait. Elle m’a dit que Papa il avait plus de travail aux aciéries. Et qu’il avait pris l’argent de la cagnotte pour jouer aux cartes et qu’il avait tout perdu. Même qu’il devait encore de l’argent aux autres.
Tant pis, j’irai pas tout de suite à Manhattan en haut de l’Empire State Building. Mais quand je serai champion de baseball, j’y emmènerai Maman et Papa. Promis.