Pour accéder à certains emplois, il est de bon ton de fournir un certificat de bonnes mœurs. Mais d’où viennent ces "bonnes mœurs" justement ? Qu’est-ce qui a façonné notre moralité ? Nos bonnes manières ? Notre rapport à l’obéissance ou à la désobéissance ? Notre éducation, ai-je envie de répondre d’emblée. L’exemple des parents, les expériences heureuses et malheureuses, les règles de l’école, les félicitations, les remontrances.
Oui, bien sûr, je sais ce que je leur dois. Mais il est d’autres maitres qui ont forgé mon rapport à l’obéissance. Les livres !
D’abord, il y a eu Mon premier livre, ce manuel illustré pour aborder pas à pas les rudiments de la lecture. Voyez plutôt. Page 26 :
Arthur a désobéi. Il est malade. Il est couché. Sa figure est pâle.
L’illustration qui accompagne le texte permet au jeune lecteur de faire l’inférence nécessaire : Arthur a joué au bord de l’étang sans permission, il a basculé dans l’eau, il est tombé malade. Voilà ce qui se passe quand on désobéit : on est puni !
Lectrice à peine plus aguerrie, j’ai découvert à la faveur d’une brochure OSL (œuvre suisse pour la lecture), la tragique histoire de la chèvre de monsieur Seguin, racontée par Alphonse Daudet. J’étais si malheureuse pour la petite chèvre. Ah si seulement elle avait obéi… Et puis en grandissant, je me suis dit qu’elle avait été au bout de ses idées, qu’elle ne s’était pas résignée à finir sa vie attachée à un piquet, qu’elle avait vécu une magnifique journée de liberté et qu’elle s’était bien battue.
L’histoire biblique vint à son heure avec son cortège de désobéissances et de punitions consécutives : le jardin d’Eden, Sodome et Gomorrhe, la tour de Babel, le déluge… Des exemples d’obéissance aussi, dont celui d’Abraham qui s’apprête à sacrifier son fils quand Dieu le lui demande. Une histoire qui me mettait mal à l’aise. Jusqu’où doit-on obéir ? Ne vaudrait-il pas mieux désobéir quand un ordre est inadmissible ?
Une question qui ressurgira souvent, au tournant des livres d’histoire, des films sur la Shoah.
Dans d’autres registres, la question continue de traverser les romans contemporains. À l’instar de l’ouvrage intitulé Calcaires où Antoine Rubin nous entraine dans les cabanes de la ZAD du Mormont ou dans le squat installé dans une maison à l’abandon. La question demeure et ma réponse de lectrice est de moins en moins évidente. Mes convictions vacillent. Et si la désobéissance des uns avait ouvert la voie, quelques mois plus tard à une prise de conscience citoyenne et à l’émergence d’un projet cantonal limitant l’exploitation du site assiégé ? Et si l’audace des autres, occupant illicitement une maison abandonnée débouchait sur un contrat de confiance avec le propriétaire, sur la convivialité et l’hospitalité ?
Dans les livres, je désobéis par procuration et dans ma vie, je me délecte de mes petites désobéissances. Privilège de l’âge. Écouter, acquiescer et faire ce qui me plait. Désobéir et rire sous cape :
- Non, je n’attacherai pas un de ces coussins-bouées à ma ceinture pour nager vers le large
- Non, je ne laverai pas ces cerises avant d’y planter les dents
- Non, je ne finirai pas ce livre qui m’ennuie- même pas par égard pour la personne qui me l’a offert
- Non, je ne prendrai pas ce médicament
- Non je n’enlèverai pas mes chaussures pour entrer chez vous
- Non, je ne raboterai pas les 458 caractères de trop dans ce texte…