Mais pourquoi pas, une partition pour un piano, pour une guitare, pour une viole de gambe, pour un harmonica, pour un chœur a capela ? Jacques O.n’aurait-il pas dissimulé l’essentiel aux yeux de tous, pour ne le révéler qu’à qui s’en montrera digne ?
Le compositeur a, semble-t-il, décrit un rêve où dans une brume lointaine, il croit la voir encore pleurer sur son violoncelle. Oui, elle le supplie, jure qu'elle mourra, s'il la quitte. Elle se jettera du haut du pont de l'Artois, sous le regard médusé des passants qui, bien sûr, ne feront pas un geste...
Gros chagrin, ma pauvre Jacqueline ! Mais au fond, qui pleures-tu ? Ce Jacques qui a comme ensorcelé sa partition, au point que tu te sens vaincue à chaque nouvelle tentative, quand il s’agit de dompter seule ce tourbillon de notes larmoyantes qui, à peine retombées dans un perfide silence, rejaillissent dans une souffrance sans remède ? Ou bien, est-ce la voix grinçante de ce directeur irascible t’interrompant pour t’humilier devant tous :
“Votre jeu, chère enfant, n’est pas à la hauteur de l’œuvre de Jacques ! Savez-vous au moins ce que signifie son nom ? Traduit en français, Offenbach, ça donnerait Ruisseau Ouvert. Sans trahir son intention, je vois des notes qui ruissellent de sa partition. Et c’est précisément ce que je n’entends pas dans votre jeu laborieux.”
Pleure, belle violoncelliste, tes larmes coulent en rythme, tandis que, sans répit, tu reprends, l'archet besognant les longues cordes, allant, venant, brutal et caressant tour à tour. Mais quelque part, caché dans la fosse de l’orchestre parmi les autres musiciens, il voudrait te crier ce qu’il ressent pour toi depuis la toute première fois que tu es apparue dans la lumière des projecteurs.
De nuit, l’ample tissus de ta robe apparaît plus rouge encore, à la lueur des lampadaires qui éclairent ta marche hésitante vers l’eau noire. Mais quelle est cette mélodie joyeuse qui retentit tout près ? A croiser des couples heureux qui s'enlacent sur le pont, tu imagines retrouver un élan de courage, suffisamment fort pour te détourner de ton funeste projet. Te jetteras-tu, laissant les eaux sombres t'engloutir dans la lumière crue de la pleine lune ?
Et si juste à cet instant, plongeait à ton secours celui qui t’aime en secret ? Pourrais-tu alors, à peine ton souffle retrouvé, reconnaître ce véritable amour ?
Jacques, lui, rigole sur les signes qui maculent sa portée, certain qu'ils créeront maintes illusions : la violoncelliste au cœur brisé, le malheur des amours sans lendemain, le rêve flou d'un compositeur endormi, le drame qui se joue à l'écart des gens heureux, le héros qui risque sa vie, l’amour enfin ressuscité.
Et, un sourire aux lèvres, d'ajouter in extremis quelques notes aux arrangements de l'orchestre pour souligner le drame et sa résolution, tant et si bien que les larmes jailliront enfin des yeux de cette foule sentimentale.
Le violon scelle l'accord parfait du final, qu'on dirait tiré d'une légende ordinaire : elle l'aime, il la rejette, faisant couler les larmes de la pauvre Jacqueline qui se consolera dans les bras de son sauveur, trempés mais heureux. L’amour triomphe toujours.