Dans le salon de maman, c’est un vrai capharnaüm. Rien n’est à sa place, tout est mélangé. C’est tout petit, mais sur les étagères surchargées de poussière et d’objets, vous pouvez faire le tour du monde.
Un pingouin en pâte à sel. Un cendrier coloré dans le fond duquel il est écrit « Mauritius », une poupée russe, un grattoir pour le dos à l’effigie de Majorque. Des souvenirs de Thaïlande, de Turquie, de Grèce, des Etats-Unis. Mais aussi du Valais, de Berne ou de Zermatt.
Des anges, des Sainte Rita et des Padre Pio. Des chats en porcelaine et des jouets en laine, pour le vrai chat.
Une spatule de cuisine transformée en thermomètre grenouille. Sur laquelle on peut lire une écriture enfantine, « Julien Noël 1999 »
Un éventail en tissus rouge et noir. « Ça c’est un bon-ami que j’ai fréquenté avant ton père qui me l’avait offert. » me dit-elle avec un sourire coquet.
Sur la petite étagère carrée qui porte la stéréo, tout en bas, il y… un moule à gaufres. « Mais enfin maman. Pourquoi tu as un moule à gaufres dans ton salon ? »
« Ah mais ici au moins il ne se salit pas. Dans la cuisine, c’est gras. Il est très bien ici »
Un cœur en savon d’une couleur indéfinissable. «Sylvie 1985 »
Même un œuf de Pâque, une coquille cassée sur le dessus, sur laquelle on a collé des pâtes alphabet avant de bomber le tout en doré.
Et puis il y a les gadgets rigolos, qu’elle a achetés sur un coup de cœur, parce que c’était drôle ou mignon. Elle prévoyait de l’offrir à l’arrière-petite-fille de sa voisine. Mais finalement il restera là, parce qu’elle l’aime bien.
Des photos pêle-mêle, sur les murs, sur les meubles, dans les meubles. Des photos de nous. Grands, petits. Encadrés ou pas. Des faire-part de mariage et de naissance, des cartes postales et des catalogues Aldi et Denner. Le programme des activités pour aînés de la commune, du premier trimestre 2022. Un ticket de caisse de la Migros.
Suspendu au cadre qui expose la photo de mariage de ma sœur, il y a un petit sapin de Noël en en carton vert. Découpé au poinçon. On a collé dessus des petites boulettes de papier de toutes les couleurs pour représenter les boules et le contour a été agrémenté de paillettes argentées.
Ils ont l’air inertes et poussiéreux ces objets. Pourtant les soirs, quand la nostalgie l’emporte, et les nuits ou le sommeil se fait absent, elle les déplace, les replace, les regardes, se souvient. Elle se réconforte en tenant dans ses mains frêles une petite figurine en résine que lui a offert son petit-fils. Ce petit-fils qui ne vient plus guère la voir.
Quand la mémoire fout le camp, on garde tout. Chaque bibelot est un souvenir, une émotion, un instant figé, un sourire. Tant d’attention et d’amour. Quand le temps qu'il reste à vivre se fait de plus en plus court, mais semble ralentir, s'étirer et s'allonger comme une torture lente. On cherche inexorablement à combler le vide infini qui est tapi dans l'ombre.
C’est toute sa vie qui est sur ces étagères. Tous ceux qu’elle aime. Certains ne sont plus là aujourd’hui, mais leurs souvenirs de vacances oui. Et ça lui réchauffe les nuits et le cœur.