Un mur… Leur mur. Leur socle, leur rempart. Monolithique, inébranlable. Qui les préserve de l’agressivité extérieure mais sans les isoler. Un mur sur lequel s’appuyer aux moments de faiblesse, de doutes. Un bloc hiératique, telle la stèle de « 2001 l’Odyssée de l’espace ». Qui défie le temps et ramène à l’essentiel, au fondamental.
Un mur qui reste un compagnon silencieux mais toujours présent. La troisième pièce de leur puzzle, la clef de voute de leur couple. La pierre d’achoppement de leur histoire.
Et soudain, une faille... Nette, indéniable, inévitable. Ils ne voient plus qu’elle. Conséquence des coups de boutoir de la pression extérieure. Une faille qui renvoie en miroir à leurs propres faiblesses. Une faille qui zèbre cette parfaite unité qu’ils croyaient pérenne. Qui démystifie la robustesse de leur mur. Une brèche dans leurs certitudes et soudain tout vacille. Même si le mur reste solide, stable, désormais ce stigmate annihile la perfection et l’unité de sa surface.
Alors ils tentent de colmater cette brèche avec des mots. Forcément maladroits, imprécis. Et les mots ne s’amalgament pas entre eux. Ils sont trop gros pour entrer dans la faille ou trop petits pour s’y fixer. Ils retombent alors, inutiles, au pied du mur.
Ces mots qui leur échappent, qui ne parviennent pas à traduire au plus juste leurs émotions, leurs sensations profondes. Des mots qui blessent au lieu de panser, des mots qui éloignent en voulant rapprocher. Des mots qui deviennent maux.
Ceux qui leur viennent mal à propos, trop tôt ou trop tard, et ceux qui ne viennent jamais, qui peut-être n’existent même pas pour le besoin qu’ils en ont à l’instant. Mais des mots qui malgré tout empêchent le silence mortifère et corrosif de s’installer.
Pourtant, des mots, ils en ont à profusion. Mille fois trop probablement. Mais il leur manquera toujours ceux qui s’ajustent parfaitement à leur situation. Ceux qui s’emboitent merveilleusement les uns dans les autres comme les rouages d’un mécanisme de précision. Ils ont quantité de mots « prêts-à-dire » dont ils ne savent que faire, quand il leur en suffirait quelques-uns sur mesure.
Ils colmatent donc cette brèche tant bien que mal, y enfilant les mots qu’ils ont sous la main, sur le bout de la langue, quitte à les tordre pour les y faire tenir. Certains dépassent que le temps polira, d’autres, en creux, gonfleront jusqu’à combler les interstices. Et peu à peu le mur reprendra son apparence, solide, unifié, avec néanmoins une tache plus sombre là où était la faille. Sa surface ne sera plus parfaitement uniforme mais estampillée par le temps. Une cicatrice venue renforcer la solidité du mur.