- - Je lis dans votre CV que vous avez quitté l’entreprise Sicpa le 30 avril 2017. Le 1er septembre 2019, vous avez rejoint la compagnie Von Roll. Vous avez interrompu votre activité professionnelle pendant deux ans ?
Le type a une bonne tête. L’air bienveillant avec ses yeux bruns au-dessus d’un sourire qui se veut rassurant. Je pourrais tout lui raconter. Je pourrais aussi parler de formation, de recul. Comment me donner le maximum de chances ?
- Monsieur… Ryser, poursuit le chef du personnel en contrôlant les papiers devant lui, vous avez donc fait un break de deux ans…
Il a un plissement des lèvres que je déteste. Je revois mon père en train de parcourir un à un les problèmes de mes tests de mathématique. Il ne disait rien. J’aurais préféré qu’il m’engueule plutôt que cette retenue, comme si j’étais incapable d’encaisser un échec. Le directeur en face, on dirait qu’il prend les mêmes précautions. Il fait la même tête que mon père, ou que ce type dans le parking, s’apercevant soudain que quelqu’un l’avait repéré depuis la voiture dont il venait d’accrocher la portière. Le laisser-aller, les éraflures, le désordre, ça me rend malade. Sur mon CV, j’ai pas utilisé ces termes. J’ai écrit « consciencieux », « volontaire », « allant au bout des tâches assignées ». Le type dans le parking, j’ai pas toléré. J’ai remis le contact. Deux ou trois aller-retours bien sentis contre son Audi et on serait quitte. Il m’a évité avec un saut de côté, ou je l’ai peut-être un peu effleuré, je dis pas. Son break, par contre, il faisait peine à voir.
- Oui, c’est ça, un break de deux ans, je réponds au directeur.
« Je suis allé à Toronto » j’ajoute. Ce n’est pas complètement faux. Un de mes oncles a émigré au Canada. Je suis allé passer trois semaines chez lui pendant l’été 2019.
- Par la suite, vous avez donné toute satisfaction chez von Roll puis chez Algroup.
Je souris de cet air niais qui anime mon visage quand on me fait des compliments. Le directeur RH continue ses efforts pour me mettre à l’aise. Je m’en veux de le décevoir en restant mal à l’aise, comme si les rôles étaient inversés et que je craignais que cet entretien ne se déroule pas bien pour lui.
Je n’ai toujours pas décidé jusqu’où aller dans les détails. Je tente de déceler, sur son visage, un indice qui pourrait faire pencher la balance.
- Nous allons vous donner des nouvelles d’ici une dizaine de jours, précise-t-il en me raccompagnant jusqu’à la porte. Il me serre la main. J’essaye de déterminer si l’on va se revoir ou si, dans sa tête, il a déjà pris définitivement congé.
Je retrouve le couloir avec ses tableaux colorés, sa moquette caramel clair. Rien à voir avec les corridors impersonnels que j’ai parcourus à journées longues de 2017 à 2019.
Ça avait été plus fort que moi, il avait fallu que je défonce la voiture du connard qui n’assumait pas. Son saut de côté lui avait sauvé la vie.
Je n’avais pris que deux ans. Les deux, nous avions eu de la chance ce jour-là.