Bien cher-e-s vous

Thème: Où j’écris ? • 27 octobre 2025 • par Madeline Demaurex

Sepurine, octobre 2025


Bien cher-e-s vous,


Je vous écris de Dalmatie, d’un village insulaire où je fais — devinez quoi — de l’écriture !

Nous nous sommes retrouvées, six femmes, serrées près de nos valises, sur la barque de Mirco, un pêcheur de cette petite ile où nous allions habiter pendant une semaine. Pas de carnet ni de stylos en abordant l’ile, mais déjà un regard aiguisé, une appétence, des mots en devenir :

Une rangée de maisons claires posées sur la rive. Un enfant qui aurait aligné des plots sur une tablette de fenêtre ! Des maisons aux pierres apparentes, des maisons percées de petites ouvertures carrées, des volets bleus, des volets bruns. Des maisons serrées l’une contre l’autre avec tout à coup une cassure, la perspective d’une ruelle.


Sur l’ile, j’écris partout. Là je suis sur un arpent de galets dans une petite anse entourée de murets de pierres sèches. La mer est calme, à peine ridée, mais à intervalles réguliers, je sens son mouvement inlassablement répété tout près de mes orteils. J’écris.

J’écris sur un banc face à la mer. Je me souviens de ma baignade matinale, juste avant le petit déjeuner :

J’aimerais dire la beauté de la grisaille, la beauté du ciel délavé ce matin, quand j’ai rejoint la mer, mon linge rêche autour des reins. J’ai posé un pied prudent sur les galets inégaux, j’ai lancé mon corps sur la nappe grise comme repassée par la nuit. Un gris très doux qui se love entre mes bras et qui m’invite à aller de l’avant. En face, le découpage d’une autre ile. Quelque chose de sauvage et de tendre à la fois, comme posé sur la mer. Qu’y a-t-il au-delà ?

Combien d’iles au lointain

combien de jours dans ma vie

combien de rencontres ?


La mer, la mer partout, comme je la découvre ici. La mer devant soi, la mer dans son dos, la mer au-delà de l’horizon.

Ce matin la mer est grise, mais je ne suis pas déçue. J’aime ce fondu enchaîné entre le ciel et l’eau, ces nuages ouatés qui paraissent immobiles, des promesses de clarté dans les interstices. Les pleins et les déliés des jours.


J’écris sous les oliviers après avoir aidé à la récolte des olives qui anime le village en cette mi-temps du mois d’octobre. Je raconte :

L’offrande des oliviers, on peut l’accueillir de différentes manières. Grâce à un filet étendu au pied de l’arbre, on peut peigner ses branches et laisser les baies pourprées s’égrener dans un bruit de fin d’averse. On peut aussi se munir d’un petit seau, tendre son bras dans le feuillage, sentir les billes au creux de la main avant de les laisser rejoindre les autres dans le récipient, sur sa hanche ou sur le sol. J’ai choisi cette manière de faire, en nouant un tablier bleu à ma taille, sa grande poche ouverte sur mon ventre. Les mains sont libres pour me hisser au cœur de l’arbre et atteindre les plus hautes branches. Je me revois sur l’échelle de mon cerisier où, chaque début d’été, je mets dans la balance prudence et plaisir de la cueillette. J’ai toujours aimé cueillir les cerises… Juchée sur mon olivier, dans un coin de ciel, je retrouve les gestes familiers : lever la tête, chercher, assurer son équilibre, tendre la main. Je retrouve les couleurs dans la lumière. Aujourd’hui, ce n’est pas une gamme de rouges et pourtant… Entre les verts anis et violacés, il y a ce vert pourpré, ces nuances de prune et de garance qui se mêlaient cet été dans le panier accroché à ma ceinture.

Je retrouve les sensations dans ma main : une rondeur familière, mais plus ferme, qui laisse sur les doigts une pellicule huileuse à peine perceptible.

Je retrouve le plaisir des cueillettes passées, le soleil sur mes épaules, le plaisir du travail en commun. Entre les branches tordues, je cueille et je vis.


J’écris dans mon lit. J’ai emporté dans ma valise six enveloppes bleu nuit. Six jours sur une ile, six jours pour penser aux femmes qui comptent dans ma vie. Chaque soir je m’adresse à l’une d’elles pour lui dire en quoi elle compte pour moi et lui dédier un des textes écrits dans la journée. À la fin de la semaine, j’apporterai mes enveloppes à la poste du village. J’espère que mes lettres ne se perdront pas en route !


Bien cher-e-vous, vous en savez un peu plus sur les lieux où j’ai écrit en ce début d’automne.

Grâce à vous, il y aura d’autres saisons d’écriture, d’autres lieux où écrire un peu, beaucoup ou pas du tout.


Bien amicalement,

Vidimo se !

Madeline



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