Reçu le thème de la prochaine rencontre des Dissidents : Hors cadre. Quelle jolie expression ! Une conjugaison de contrainte et de liberté. D’un côté le cadre qui structure, qui délimite, qui entoure et qui rassure. De l’autre le dehors, le hors-champ, l’inconnu, ce qu’on ne peut cerner, ce qui échappe. Où va m’emmener ce nom composé ?
La contrainte rend créatif, à ce qu’il paraît. Alors je me lance. Je regarde tous les cadres de mon environnement : les tableaux dans ma maison, les fenêtres des immeubles, les carreaux de mon bloc-notes, l’album de photos dont les pages jaunissent, et, comme en ce petit matin en gare de Lausanne, le wagon d’un train en partance. Dix cadres avec un visage à l’intérieur. Par exemple cette jeune femme qui regarde au loin : on dirait une case de bande dessinée ! Qu’y a-t-il hors cadre ? Un jeans, un tailleur ? Un livre ou un téléphone sur les genoux ? Des baskets ou des escarpins ? Le départ au travail ou une escapade à Annemasse (c’est la destination du convoi) ? Amorce d’une fiction aussitôt abandonnée. Décidément, la contrainte ne me rend pas vraiment créative.
À côté de mon carnet, le cadran lumineux de mon portable. Un cadre noir qui encadre une vingtaine de petits cadres cadrant chacun une entrée vers l’information ou la communication : météo, raccourcis, dictaphone, forme, freeform, notes, journal, extras, cartes, musique, rappels, horloge, calendrier…
Et dans ma vie ?
Sept cadres dans mon Moleskine qui se remplissent peu ou prou : théâtre ou cinéma, bibliothèque, marche nordique, gym respiratoire, club de lecture, sortie des Amoureux de la nature, rencontre des Dissidents de la pleine lune ou séance pompeusement appelée "cercle d’études cinématographiques"…
Et hors de ces cadres ? Quelle place pour rêver, ne rien faire, s’ennuyer ? Quelle place pour le présent dans ces journées planifiées avant même d’être vécues ? Quelle place pour le vide ? Quelle place pour le silence ?
Peut-être suffirait-il de faire un pas de côté, de se tenir hors du cadre – ou juste sur le rebord. Prendre le temps de considérer ce qui est à l’intérieur, ce qui a de la valeur ou pas. Les personnes qui vous font du bien, celles qu’on continue de fréquenter, par habitude ou par lâcheté.
Peut-être suffirait-il de partir sac au dos, un jour de nuages et de vent, sans but et sans itinéraire.
Peut-être suffirait-il de commencer une collection de cadres vides, dans son agenda et dans sa maison.
Peut-être suffirait-il de prendre la plume et de lire ce qu’elle nous écrit.