Easy rider

Thème: Potable ou papotable • 16 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

Au volant de votre Sport Utility Vehicule, vous fendez le trafic comme un brise-glace dompte la banquise. C’est dingue, quand même. Cette puissance, cette impression de survoler le monde et que rien de fâcheux ne peut arriver. Vous avalez le bitume. Rues, avenues, chemin, artères s’effacent. Les piétons semblent se prosterner sur votre passage, les autres voitures n’existent plus. Quant aux cyclistes, trottinettes et autres deux-roues, qu’ils aillent au diable. Vous êtes le mâle Alpha dans son carrosse 2.0.

L’habitacle est insonorisé, moelleux, douillet. Vous avez l’impression de revivre votre période intra-utérine. Un doux ronflement, quelques sons diffus et le bruit du moteur comme les battements d’un cœur. Appui-tête confortable, airbags, ABS, caméra arrière, GPS, ordinateur de bord… L’électronique vous guide. Vous êtes un Moïse moderne, le peuple vous a adoubé et roule sur vos traces – hormis cette populace de grincheux qui militent pour l’interdiction, et que vous emmerdez profondément du fond de votre âme.

Au départ, votre épouse n’était pas très chaude à l’idée d’acquérir un SUV. Mais tu vois, disait-elle, avec la mer qui monte, les montagnes qui s’écroulent, les tempêtes, la pollution et tous ces militants affolés qui se réalisent dans la vocifération commune, main collée à l’asphalte et cris de piétrain à moitié égorgé, je me dis que cela mérite réflexion.

Après réflexion, Cindy adore. Elle possède aussi son SUV, plus petit et maniable, conduite automatique, coffre blindé, double miroir à commande à distance, sièges chauffants, sécurité enfants, mini dressing encastré entre les sièges arrière. Une révélation. Jamais elle ne pourrait renoncer à ce confort. Elle songe d’ailleurs à l’acquisition d’un second modèle – la plupart de ses copines ont déjà doublé la mise.

Offenbach vibre à travers les haut-parleurs high tech. Le son tourne, virevolte, embrasse les oreilles avec force et délicatesse – l’oxymore de la modernité. À l’angle d’une rue, vous frôlez les visages ahuris de quelques piétons à pantalons de velours côtelé et sandales de cuir qui vitupèrent. Leurs majeurs se dressent et, dans un grand éclat de gaz d’échappement, vous accélérez.

À propos d’échappement, le réservoir quémande ses litres. Vous bifurquez à l’entrée d’une station-service, avant de garer votre bijou devant l’unique pompe en état de marche. L’essence exhale une bizarre odeur de pissenlit et de crocus. Sa couleur également vous interpelle, ainsi que son prix modéré. Les quarante litres enfournés, vous interpellez le zigoto à la caisse. Le temps d’écarter ses mèches grasses et d’ajuster ses fonds de chope, il vous répond que le plein est à moitié vert – il se donne la peine de vous épeler la phrase afin que vous saisissiez l’astuce.

- Un carburant cinquante pour cent naturel, ajoute-t-il.

Stupéfaction et incrédulité hurlent en vous.

- Ce n’est pas du tout compatible avec mon moteur, ça va le bousiller.

- Alors changez de voiture, répond l’autre, goguenard.


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