Bedoume

Thème: Un verre d'indécis • 16 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

La salle se remplit gentiment. On salue à la cantonade, on tire une chaise, on dépose son manteau et on s’assied. Des hommes, des femmes, quelques enfants. Un chien. Ça sent la frite grasse, le poil humide et la méfiance. La porte grince sur une dernière famille, celle qui a mis au monde le taguenet du village. Coiffure en épis, strabisme, démarche chancelante, pieds plats. Voix subaigüe. Parents rougeauds, sœur enceinte à quinze ans. Je les laisse poser leurs larges fesses sur le banc du fond avant de prendre la parole.

Salutations, merci d’être venus, déroulement de la journée. On entendrait des protons se percuter. Un syndic est encore écouté de nos jours, même s’il est de droite. Ça fait plaisir. Alors voilà, je leur explique. Si j’ai réuni toute cette poignée d’indécis autour d’un verre, c’est pour les ramener à la raison. On ne peut pas écrire l’avenir si le papier est de mauvaise qualité et la plume revêche. Il y aurait risque de soulèvement, de fronde. Donc de répression. Ça ferait désordre. Efficacité et précision sont les mamelles de la réussite, cette grosse vache qui nous regarde passer dans notre train quotidien.

Bref, j’explique à cette assemblée les avantages de réguler l’espèce humaine.

Ça tousse, ça crachote, ça bruit. L’assemblée est un essaim de perplexes qui se réveillent. Le toyet du village se lamente, sa mère essaie de le calmer à coups de taloches sur l’arrière du crâne. On écarquille, on lève le bras pour demander la parole. « Quels seront les critères d’élimination ? », s’inquiète une dame en chaise roulante. Je réponds les chauves et les brunes. Un vent de panique soulève les brushings corbeau, fouette les boules à zéro. J’argumente : « Il faut penser à la survie de l’espèce. Les chauves sont sujets aux insolations, les brunes réfléchissent davantage que les blondes. Élaguons d’abord les branches faibles. »

La salle vibre d’indignation, d’incrédulité et de trouille. Le taborniau ricane comme un vélomoteur en fin de vie. Ses parents, lui dégarni, elle auburn, se liquéfient. La révolte couve, je vois bien que le sang bouillonne, je sens que la bombe va bientôt exploser. J’ai beau être entouré de ma milice privée, ces barbouzes feront-ils le poids lorsque cette foule se jettera sur moi ? C’est le moment de sortir un lapin de mon chapeau.

« Mais non, je vous rassure. Nous éliminerons les gens par tirage au sort, sous contrôle d’un huissier agréé. »

Soulagement. L’assemblée se dégonfle soudainement telle une montgolfière trouée. Soupirs, larmoiements, étreintes. La tension s’évapore, une brise légère pénètre par une fenêtre ouverte. Maintenant debout, le badadia du village se trémousse, la zigounette à l’air. « Nous voilà apaisés », lance quelqu’un. « Oui, le tirage au sort c’est bien, ça laisse une chance à tout le monde ». Et l’assemblée de lever son verre dans ma direction – le syndic, franchement ému, qui décide de rouvrir une bouteille.


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