Voyage autour de ma bibliothèque
Thème: Vagabondage(s) • 12 septembre 2025 • par Pierre Jean Ruffieux
Ce jour-là, il nous proposa en souriant d’écrire en classe une rédaction sur le sujet «Voyage autour de ma bibliothèque». Ce fut le tollé. Encore une fois, notre professeur nous traitait en gamins incapables d’écrire un texte pensé sur une question philosophique ou sociale. Le sujet qu’il nous proposait était bon pour des enfants de l’école primaire ! Quelques meneurs, dont j’étais, poussèrent la classe à faire grève. Refusant de tracer un seul mot, nous subîmes sans broncher les gesticulations et les remontrances de notre professeur, mais notre résolution céda bientôt. Après une demie heure de résistance, un premier élève prit la plume, vite suivi par d’autres. À mon souvenir, je fus le dernier à tenir le coup, me contentant d’écrire à la va vite quelques phrases cinq minutes avant la fin du cours. Je ne me rappelle pas quelle note j’ai obtenue.
Le souvenir de cet épisode me revient soixante ans plus tard, quand je me décide enfin à faire un peu d’ordre dans ma bibliothèque surpeuplée. Avec le recul et la maturité, le sujet de rédaction qui nous avait été proposé au collège ne me paraît plus du tout idiot. Au contraire ! Voyager autour de sa bibliothèque, c’est faire le tour du monde sans bouger de son fauteuil et remonter dans le temps sans utiliser la moindre machinerie. En refusant d’explorer le sujet, nous nous sommes comportés comme des gamins ridicules et gonflés d’orgueil infantile.
Je laisse mon regard vagabonder dans les rayons de ma bibliothèque. Mes yeux tombent sur quelques petits livres blancs de poésie achetés dans mon adolescence : René Char, Paul éluard, Saint-John Perse... ; sur quelques volumes de la Pléiade : Alain, Baudelaire, Borges… ; sur d’incongrus pavés tels Les Manuscrits de la Mer Morte ou Méditations sur les Arcanes du Tarot ; sur une histoire de la peinture en vingt-sept volumes des Éditions Rencontre ; sur un petit livre précieux à mon cœur qui rassemble sous une couverture cartonné des textes de Cendrars à l’intention de la jeunesse.
Le quartier des livres de poche est le plus vaste. Ils sont approximativement classés en ordre alphabétique. Autrefois, quand je fréquentais la bibliothèque municipale de Lausanne, je m’étais amusé à dévorer tous les auteurs commençant par la lettre I. Là, je choisis une rangée au hasard et tombe sur Antonin Moeri, Henri de Montherland, Edgar Morin, Axel Munthe, Haruki Murakami, Robert Musil…
Bien mis en évidence à hauteur des yeux trône quelque part La vie mode d’emploi de Georges Perec. Je me souviens du personnage extraordinaire de Bartelbooth, qui prend pendant dix ans des leçons d’aquarelle avant de courir le monde pendant vingt ans pour peindre cinq cents tableaux de ports marins. Un artisan les colle sur un support et les découpe en puzzles que Bartelbooth met vingt ans à reconstituer. Puis les images sont décollées et reconstituées. Reste à les envoyer partout dans le monde pour être dissoutes dans l’eau des ports qu’elles figurent. Peut-on imaginer plus singulier vagabondage dans le temps et l’espace ?
Je retrouve ailleurs dans les rayons un autre ouvrage de Perec, Penser classer, qui comporte justement un chapitre consacré aux bibliothèques. Selon lui, il est impossible d’en classer les livres à satisfaction. Je renonce à mettre de l’ordre dans la mienne. Je rêve d’une bibliothèque qui contiendrait, rangés chronologiquement, tous les livres que j’ai lu depuis ma petite enfance jusqu’à aujourd’hui.