Vibration immobile

Thème: Tremblements • 12 septembre 2025 • par Fredy Thévoz

J’aime regarder ma télévision, surtout lorsqu’elle est éteinte. Cette belle surface sombre, paisible, est prête à recevoir la lumière. Lorsqu’elle s’allume, les images sont nettes et stables, pourtant elles tremblent, ses pixels s’allument si vite que nos yeux n’y voient que du feu, soixante fois par seconde a dit le vendeur.

J’aime ce rectangle ardoise, presque un tableau noir, oui celui de ma petite école, celui de mademoiselle Renaud mon institutrice. Elle ne connaissait que deux outils pédagogiques, écrire à la craie au tableau et aimer les enfants. Je me souviens et je l’entends, prononcer les syllabes, premières esquisses de la pensée, accompagnée du tapotement de la craie sur le tableau noir et de sa poussière blanche, déposée sur nos esprits. Semence sur le terreau des rêves.
Son enseignement passait par le chemin des écoliers, en quelques mots les sons et les sens se dessinaient au tableau, avec deux voyelles et trois consonnes :
« Ose, rose, prose »…
« Aujourd’hui, quatre nouveaux sons avec le u, le o, le i, le a et le n… d’un bon vin blanc »

Et maintenant encore, je l'entends me redire : « Ose, c’est ton tour ». Je n’y résiste pas et ressort une vieille boîte, au fond quelques craies m’attendaient, je m’approche de l’écran noir de ma TV et trace des mots, enfouis dans l’enfance de la poésie…

Bercé de souvenirs, immobile
Un enfant rêve, indocile
D’une dictée, si difficile

Un désir enrobe les lignes
Sa voix enveloppe septembre
Comme sa robe, ses lignes
Éclore à l’autre, si tendre

Ce bourgeon indicible
En devenir l’invisible
Fleur immarcescible

Tout le figé vibre
La Terre respire et ressent
Cette lueur libre
Dans un infini tremblement

Oui la main de mademoiselle Renaud tremblait un peu, peut-être émue lorsqu’elle nous donnait à découvrir les poètes qui habitaient son cœur. Par sa voix claire, La Fontaine coulait le long « du chêne et du roseau » : « Les vents me sont moins qu’à vous redoutables. Je plie, et ne romps pas. » Et tant d’autres vers, nourrissant pensées et imaginaire, qu’elle révélait blanc sur noir, de sa main roseau. Cette fragilité du geste était un éloge à la faiblesse, transmettant beauté et force.

Cet éloge du tremblement exemplaire est démontré par l’arbre bien nommé, tremble. Ses frémissements incessants stimulent la circulation de la sève et sa croissance, ses tremblements réduisent la poussée du vent sur son bois léger et friable. Par cette agitation bruissante, il éloigne les insectes avides de ses feuilles tendres, favorise la photosynthèse et atténue la brûlure du soleil.
Du tremble et du roseau suivons les exemples, tremblons sans peur pour que notre sang circule, tremblons pour déparasiter nos pensées, tremblons pour chlorophylliser notre sourire et tremblons pour que notre présence soit un ruisseau qui chante. Et si vous n’êtes pas un tremble pour vibrer ainsi, alors tremblez, tremblez vous les durs de la feuille, que la prochaine tempête ne vous déracine, comme ce chêne « dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts. »

Mon institutrice, aurait aussi aimé parler d’égalité, aux demoiselles et aux damoiseaux, et de cette nouvelle écriture qui a ajouté aux pronoms « il et elle », le « iel ». Ainsi aux pronoms « celui et celle », elle aurait ajouté « ciel ».

Par ce Ciel, en nous perpétuel, tout vit, tout vibre, tout scintille dans le grand tremblement de la Terre nouvelle, dans la main qui frôle ma joue, dans la feuille bercée par le vent, et dans la voix d’un silence ténu.

Alors, sur mon écran noir, est apparu cet étrange poème à une institutrice :


Écrire, lire, dire l’ineffable,
Accorder, et s’accorder.
De la fontaine aux fables
S’abreuver et s’assoiffer.

Apprendre Hugo, Racine
S’éprendre aux nomades racines

Déjà, un amour se balance
Au souffle, suspendu
À son regard, immense
Le silence ne tremble plus

Par l’harmonie des différences
Dans ses mains, une prière danse

Voici l’offrande osée
D’une feuille de tremble
En pensée déposée
Par l’art de vivre, ensemble

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