Vent d'ange

Thème: Potable ou papotable • 12 septembre 2025 • par Matthieu Monney

La journée se traînait en longueur, la vigne était encore en plein soleil, la ligne dans laquelle je vendangeais me semblait interminable, la soif me desséchait la bouche, j’en avais marre. 

Tout ça pour un vélomoteur que je convoitais comme tous les ados de l’époque. C’était d’ailleurs cette seule pensée qui me tenait courbé devant les ceps chargés de raisins, au lieu de m’écrouler au milieu de la ligne. Tout mon corps me hurlait sa douleur, mon dos, mes mains, mes bras.

Ah! Pour l’instant, il n’y avait que le rêve d’une belle machine rutilante sur laquelle je trônais, en faisant pétarader la bête dans les rues de la ville, levant fièrement la tête en dépassant les malheureux piétons en marche pour leur école ou leur lieu de travail. Moi, je passerais fier comme un prince sur son destrier, avant de mettre pied à terre d’un air détaché, aussitôt arrivé à destination.

Bon, c’est bien joli tout ça, mais en attendant, trouve-toi un peu d’eau à boire, potable si possible. Parce que si tu ne t’en trouves pas, les ouvriers goguenards vont te tendre une de leurs bouteilles de vin blanc, sourires pleins de sous-entendus en prime. Et ça donnera un truc dans le genre :

“Allez, petit, bois un coup, montre-nous que tu es un homme et pas une mauviette !

- Une mauviette, moi ! Allez envoyez la bouteille, je vais vous montrer à qui vous avez affaire.” 

Nouveaux sourires dans la ligne, coups de coude et la bouteille m’arrive que j’attrape et me branche au goulot. Ce vin blanc de bas étage, est si mauvais que je crève d’envie de le recracher, en gueulant :

“Tout juste bonne à nettoyer les vitres, z’auriez pas quelque chose de buvable, les gars ? votre piquette n’est vraiment pas potable,

- Pape aux tables, tu l’entends celui-là ? mauvais buveur et mécréant en plus !

- Mais croyant ! je suis un bon catholique, moi…

- Ouais, à d’autres ! faut pas confondre le pape avec Moïse, brandissant les tables de la loi ?

Et les moqueurs de reprendre tous en chœur : catholique bourrique, protestant intelligent !” 

Soudain, la voix du patron vigneron s’en vient couper la dispute. Il a beau être tout là-haut, avec sa brante vide sur le dos, il nous voit en train de faire la pause. Et ça, la pause, il n’aime pas du tout, surtout quand ce n’est pas lui qui l’a décidée.

“Hé les flèches, là en dessous, oui, vous, je ne vous paie pas pour rien foutre. Arrêtez vos papotages et remettez-vous au travail illico presto, sinon je vous décompte le temps.”

Je repasse la bouteille de vin aigre et je me replonge dans ma ligne, la tête dans les feuilles, la vue un peu trouble, le sécateur prêt à récolter. 

Dire que la saison des vendanges a été une fête, c’est surtout vrai, quand elle a été finie, le raisin au pressoir et la paie dans la poche. Vite au magasin de cycles, que je paie mon rêve rubis sur l’ongle et que je monte sur mon boguet, emportant ma belle derrière moi, je l’ai bien mérité, non ? 

Pour sûr, les vapeurs de ce sinistre pinard me rappelle tant cette folle saison de vendanges qu’il ne faut pas vous étonner que je choisisse plutôt une eau minérale ou, à la rigueur, une bière sans alcool ! 

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