Une histoire

Thème: Ma tête à couper • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

Le printemps jette des oiseaux dans les arbres et entortille les jupes des femmes sur les têtes des hommes. Lausanne s’éclate sous le soleil. Nous voyons Olivier C se balader à l’orée du parc Mon Repos. Cet écrivain, dont l’œuvre déjà pilonnée n’a jamais brillé que sous le lumignon de son nombril, se met en scène dans son propre texte. L’orgueil ne connaît pas de limite. Il aguiche le monde de son sourire satisfait, et le voilà qui balance deux personnages sur le trottoir.

 Une petite blonde à lunettes aux membres potelés, une brune de taille moyenne plate et gauche. Bon point pour Olivier C qui n’est pas entré dans le cliché de la grande bringue sportive aux jambes fuselées. La brune aimerait boire un café, la blonde préférerait se balader au bord du lac. L’enjeu de l’histoire est posé. 

Pour l’instant, les deux femmes argumentent. « Ma tête à couper que, si j’accepte de boire un café, tu ne viendras pas marcher ensuite », glougloute la blonde dans un sarcasme à demi étranglé. Elle ne croyait pas si bien dire. Olivier C, soudain inspiré, dépose un camion à pont ouvert sur la route qui longe le parc. Dans un virage, une partie du chargement valdingue, et nous voyons une longue plaque de métal se libérer de ses sangles pour fendre l’air. La blonde est décapitée. Sa tête roule sur le trottoir, les yeux comme stupéfaits, la bouche ouverte sur une phrase posthume inaudible.

Satisfait de son paragraphe, Olivier C traverse la route. Les sirènes de l’ambulance et d’un véhicule de police renforcent l’arc dramatique d’un texte dont on peine pourtant à trouver le sens. Il faut maintenant se tourner vers ce chien qui lèche ses plaies à l’ombre d’un porche. La plaque de métal lui a tranché la queue. Il jappe faiblement, boit son sang, digère sa douleur. Ce chien est une putain de métaphore, pense Olivier C. La société est à côté de la plaque et se nourrit de son sang tel un vampire détraqué, elle jappe de désarroi en se mordant ce qui lui reste de queue.

« C’est très bien », s’exclame l’éditeur d’Olivier C, débarqué dans le texte sans carton d’invitation. Il porte le blazer élimé et les pompes rafistolées dignes du miséreux qui pleure sur la maigreur des aides à la publication. « Mais tu dois être plus implicite, plus elliptique dans ta narration ». Quel raseur, se dit Olivier C. Tandis qu’ambulanciers et policiers rafistolent les corps, il ramasse la tête de la blonde avant de la jeter à son éditeur qui, par réflexe, la rattrape au vol. Puis il sort du texte sans un mot. Plus tard, on arrêtera l’éditeur pour atteinte à la paix des morts. Il cherchera longtemps la métaphore, reprochera à Olivier C de ne pas en avoir assez dit.

À la parution du livre, les féministes feuleront. La blonde décapitée n’était pas consentante. Les antispécistes en rajouteront une couche à propos du chien. Et Olivier C se demandera si l’écriture n’est pas juste une histoire de nombril et de queue tranchée.

Newsletter

Recevez chaque mois les textes directement dans votre boîte mail.

S'ABONNER