Un voleur discipliné
Thème: Le parking des amnésiques • 12 septembre 2025 • par Patrick Didisheim
Je n’étais plus très sûr, enfin, je ne me souvenais pas bien de la définition d’amnésique, J’avais cherché mon dictionnaire – où diable l’avais-je fourré ? – et quand j’avais fini par mettre la main dessus, j’avais découvert : « Se dit d'une personne qui a perdu totalement ou partiellement la mémoire ».
Ça m’avait fait rire en pensant à deux ou trois personnes de mon entourage.
Par une association phonétique, le nom parking des Améthystes où je suis venu le lendemain me renvoya à amnésique. J’errais pour tenter de repérer ma Mazda qui avait tout pour passer inaperçue dans ce parking du centre-ville. Convenez-en, rien ne ressemble plus à l’étage d’un parking que celui d’en dessus ou celui d’en dessous.
Plus trace de ma voiture, nulle part. Je parcourus le parking de haut en bas et de bas en haut, elle avait disparu, elle s’était volatilisée.
Errant dans les méandres de cette construction sans âme, enveloppé des gaz d’échappement des voitures retrouvées par leur propriétaire, je tentai de joindre une personne responsable. Mes tentatives désespérées finirent par provoquer un frémissement dans une anfractuosité de la réception. Un ours sortit de sa tanière. De près, un véritable ours aurait paru plus aimable que le type mal rasé que je venais de déranger en pleine hibernation. L’air buté, il s’approcha avec ce dandinement caractéristique des grands plantigrades.
- Vous avez votre ticket ? rugit l’individu.
Je l’avais sans doute laissé sur le siège avant comme je le fais d’habitude.
- Euh, c’est que le ticket est resté dans la voiture.
Une esquisse de contentement se dessina sur sa face rougeaude.
- Pas de ticket, pas d’intervention, dit-il en se détournant.
Je tentai de le raisonner, rien n’y fit. J’avais devant moi un fonctionnaire aussi borné qu’une borne de parking. Je refis un nième tour du parking, puis me rendis au commissariat où je passai le reste de la matinée en face d’un fonctionnaire de police qui recueillit à deux doigts ma plainte pour vol.
- Une Mazda, vous dites, quel modèle ?
Il s’enquit du numéro plaque, voulut connaître l’année d’immatriculation, le numéro de châssis, et renonça, avec un haussement d’épaules fataliste, au patronyme de mon concessionnaire.
Je n’étais déjà plus très sûr de l’ordre des chiffres suivant le VD, alors le numéro de châssis…
- Quelle couleur ? poursuivit-il néanmoins.
- Marron.
- Alors couleur marron, marrone, euh… marron...
Il héla un collègue invisible qui dormait au fond du bureau.
- Dis-donc Lucien, marron tu mets un ou deux r ?
- Hein !?... Ben ouais, y a r.
- Ouais, mais un ou deux ?
- Ah, euh…
Il se retourna vers moi :
- On va écrire brune.
Après deux heures et l’émolument de cent francs qui avait suivi le forfait des trente francs déboursés au parking, j’aboutis enfin chez moi. Quelle ne fut pas ma surprise : le voleur avait déposé ma voiture devant mon domicile, à sa place habituelle. En fouillant mes poches pour retrouver mes clés, je tombai sur un rectangle de papier. Tout s’éclaircit alors en découvrant le ticket du bus que j’avais pris pour me rendre le matin-même au centre-ville.