Un soir de pleine lune

Thème: Vagabondage(s) • 12 septembre 2025 • par Ana Maria Vidal

Julien est assis sous le ciel étoilé. La pleine lune éclaire le paysage silencieux avec une intensité particulière. Ce soir, la nostalgie l’a visité. Les souvenirs défilent avec fluidité. Ils l’entraînent loin dans le passé. Six ans. Ses parents font le choix de la sobriété heureuse. Ils construisent une roulotte tirée par un cheval et s’apprêtent à voyager avec leurs trois enfants. Il est l’ainé. Des paysages défilent. La liberté qui va avec aussi.

Il se souvient du jour où un journaliste l’avait approché pour en savoir plus sur leur mode de vie. Il était déjà dans la trentaine et vivait à son tour dans une tiny house. Il raconta comment ils avaient toujours eu de quoi subsister. Des bricolages et de l’artisanat faisaient l’affaire. Ils construisaient des roulottes sur demande. Au fil du temps, des projections d’un film, réalisé par eux-mêmes, montrait ce qu’était cette vie de vagabondage. Ils en vendaient des copies. 

Il se souvient avec un sourire bienveillant des questions du journaliste. Elles laissaient progressivement deviner de l’admiration et une pointe de jalousie. Il s’entend encore lui répondre. « Ce qui m’a profondément marqué c’est la liberté avec laquelle je découvrais la vie. Les enfants avions le droit d’aller à vélo et d’explorer les entourages à notre guise. Oui, nous arrivions toujours à rejoindre la roulotte. Si jamais nos parents empruntaient une déviation, ils faisaient un bouquet avec des fleurs et des herbes cueillies dans le coin. Ils l’attachaient au poteau qui indiquait la direction à suivre. C’était notre code de repérage. » Cette liberté, tout en sachant que les parents étaient toujours là, lui avait fourni un socle vital et le goût de l’autonomie sur lesquels il avait bâti le reste de sa vie. 

Tout ne fut pas rose,,, Il parla aussi du gros choc survenu à ses quinze ans, lorsque finalement la famille fit un choix sédentaire, tout en restant fidèle à ses idéaux. Un terrain et leurs roulottes devinrent leur habitat. La scolarisation fut un rude passage. « J’eus une énorme difficulté à accepter les contraintes éducatives qui me paraissaient absurdes. L’obligation d’étudier des matières qui ne m’intéressaient pas du tout n’arrangeait pas les choses. Ajoutez à cela des regards hostiles, des préjugés. Nous avions souvent à justifier que nous étions juste une famille qui avait fait un choix de vie différent à la norme. Leur inébranlable conviction sur la respectabilité de leur mode de vie et de leurs valeurs leur permit de tenir bon jusqu’à ce que finalement ils deviennent une partie intégrante de la géographie du coin.

Ses pensées traversent un moment de silence. Il constate à quel point la découverte des études de paysagisme et l’écologie lui offrirent une bouée de sauvetage, de nouveaux sentiers sur lesquels circuler, pacifié.  Il se demande que doit être devenu le journaliste qui lui avait posé tant de questions, bien plus qu’il ne fallait pour arrondir son reportage…  Aura-t-il osé vagabonder ? Il le lui souhaite, il était sympa…Et il goute le silence de l’instant présent. 

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