Un sacré défi
Thème: Le parfum des impossibles • 12 septembre 2025 • par Anne Grognuz
Mme Bory insistait et mettait en avant le fait qu'elle ne trouvait personne pour la remplacer au culte du dimanche suivant. Mais moi, je ne savais pas jouer de l'orgue. C'était un instrument que j'admirais dans les églises sans jamais imaginer qu'un jour je pourrais en essayer un.
- Vous jouez du piano. Vous pouvez choisir des pièces baroques parmi celles que vous avez dans votre répertoire.
Tout de suite, j'ai pensé aux préludes et fugues de Bach ou aux suites de Händel, mais il y avait longtemps que je n'avais pas ouvert ces cahiers. Il m'aurait fallu plus de temps pour m'exercer.
- Oui, mais c'est dans trois jours, ai-je objecté. Et jouer en public ! Je n'ai jamais joué de l'orgue. Je devrai m'adapter au toucher et je ne connais rien aux registres.
- Ce n'est pas si compliqué que ça en a l'air. Venez me retrouver cet après-midi à l'église, je vous montrerai tout ce que vous devez savoir.
- Et les cantiques à accompagner ! Je ne les connais pas.
- L'essentiel, c'est que les fidèles soient soutenus. La mélodie suffira. Pas besoin de jouer les quatre voix, et si vous parvenez à mettre une ou deux graves à la main gauche, ce sera parfait. Ne vous en faites pas, les paroissiens seront tellement contents que quelqu'un tienne l'orgue qu'ils feront preuve d'indulgence.
Il est vrai qu'un culte sans musique, c'est triste. Mais pourquoi serait-ce à moi de me décarcasser et de m'exposer ? Cependant, plus j'y réfléchissais et plus je me disais que je pouvais réussir. En fait c'était un défi que j'avais envie de relever. Je n'avais rien de prévu cette fin de semaine-là, je pouvais donc consacrer ces trois jours à me préparer. Lorsque je lui ai annoncé ma décision, l'organiste m'a chaleureusement remerciée.
L'après-midi, elle m'a montré où étaient les clefs, comment régler le chauffage, comment ouvrir l'orgue et quels boutons enclencher avant de me présenter l'instrument. Il avait deux claviers, un pédalier, huit registres au grand orgue, six au positif et deux au pédalier avec un système de couplage entre les claviers ou entre un clavier et le pédalier, ce qui augmentait les possibilités de registration. On pouvait aussi ouvrir ou fermer des volets d'expression. Après cela, elle m'a montré les combinaisons les plus courantes et m'a invitée à jouer. Tout de suite, j'ai constaté que si je jouais comme sur mon piano, ce serait insupportable à entendre. A l'orgue, il fallait relever complètement son doigt avant d'enfoncer la touche suivante, sinon on entendait les deux sons en même temps. Toute la difficulté résidait dans l'art de lier les notes tout en les détachant.
Trois jours pour rendre possible l'impossible et mettre au point deux pièces brillantes, une pièce lente et huit cantiques, c'était très court. J'ai joué pendant des heures chaque jour.
J'ai trouvé des registrations satisfaisantes et ma prestation du dimanche a été honorable bien qu'avec une ou deux fausses notes. A l'orgue, un canard, ça ne passe pas inaperçu, mais personne n'en a fait mention. Les gens étaient reconnaissants.
J'ai tellement aimé cette découverte de cet instrument grandiose que j'ai continué à m'entraîner et à remplacer les organistes des Ormonts-Leysin. J'ai rendu service et j'ai gagné l'opportunité d'avoir un orgue à ma disposition quand je le désirais. Quel cadeau ! J'en remercie encore Mme Bory.