Un jour comme ça

Thème: Des racines nomades / Moustache et bas résille • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

Moustache ou bas résilles ? 

Pourquoi pas les deux ? L’époque est à la non binarité, à la fluidité, les hommes se baladent en soutien-gorge, les femmes laissent vivre leur pilosité, maquillage et liposuccion se foutent des genres qui se mélangent à la bonne franquette sous l’œil effarouché des boomers.

Après mûre hésitation, vous franchissez le portillon de l’audace. Vous voilà, bacante au vent, les jambes gainées de bas résilles brillants, en équilibre sur des talons de cinq centimètres. La jupe est un brin serrée, vous ne savez pas comment positionner votre sexe, vos testicules sont comme deux jumeaux dans un ventre trop petit. À force, vous vous habituez. Vous trouvez une cadence, déployez une démarche dont la raideur vous dérange, cependant la souplesse n’a jamais été votre fort. Autour de vous, la ville s’enflamme, c’est la canicule et vous transpirez déjà comme un camembert.

On vous observe.

Des enfants vous montrent du doigt, des dames marmonnent, des hommes se gaussent. Les adolescents ricanent. À moins que vous fabuliez. Qui regarde qui, en milieu urbain, au 21ème siècle ? Des enfants meurent sous les bombes, les sans-abris grimacent leur mendicité à même les trottoirs, on viole, pille, décapite ou incendie sous l’œil placide des smartphones, alors qui va se soucier d’un père de famille affublé d’une moustache et d’une paire de bas sur des jambes épilées à la va-vite ?

Cette femme qui vous sourit, ce chien qui jappe à votre passage. Ou ce type qui vous fixe tout à coup avec l’air de ne pas bien comprendre. Vous le reconnaissez. C’est le père de Jules, un copain de votre fils. Les deux gamins jouent au foot ensemble, et vous avez discuté au bord du terrain alors que vos gosses taquinaient le ballon rond. Le père de Jules semble perplexe. Vous lui adressez un discret signe de la main, d’un geste retenu, comme pour ne pas l’effaroucher, mais déjà la foule l’efface et vous manquez vous tordre la cheville sur un pavé disjoint.

Au fil de vos pérégrinations urbaines, vous gagnez en confiance. Vos racines nomades vous guident à travers les venelles ombragées, sous les arcades de la vieille ville, sur les traces de ces rats d’égout à l’œil pétillant qui, enfant, vous effrayaient. Vous éclusez un thé glacé à la terrasse d’un troquet. Des pigeons traquent la graine sous les platanes, une corneille sautille à vos pieds, et lorsque l’envie de marcher vous reprend, vous vous cassez le nez sur un vieux pote d’armée qui s’avoue super content de vous revoir – il vous a remis, malgré les années et votre accoutrement.

« Mais pourquoi tu t’habilles comme çà ? », finit-il par vous demander, sans moquerie ni complaisance – vous sentez un réel étonnement dans sa voix. Et là, vous restez sans mot, bouche ouverte, parce que vous ne savez absolument pas pourquoi vous vous êtes habillé comme ça, aujourd’hui, après des années et des années de moustache et pantalon.

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