Tu rêves, Herbert
Thème: L’uniforme somnambule • 12 septembre 2025 • par François Guichon
A force de le fixer, Herbert vit bientôt son uniforme se détacher du cintre, flotter un instant entre lit et armoire, avant de s’éloigner en silence vers la porte tout au fond de la longue pièce voutée. Sans effort, Herbert suivit son parcours hors du dortoir, dévalant les volées de l’escalier aux pierres usées par des générations d’internes, puis franchit sans heurt la lourde porte de bois clouté donnant sur la cour. Toujours à la suite de son uniforme, il vola par-dessus le toit du réfectoire et longea un moment la falaise qui surplombait les bâtiments dans un silence ouaté, avant de remonter vers la forêt. Le couvert boisé, mélange harmonieux de chênes, d’épicéas et de hêtres, l’accueillit bientôt dans une pénombre trouée de rayons de soleil. La nuit avait fait place à une journée resplendissante, symbole d’une liberté trop longtemps espérée.
Virevoltant entre troncs et taillis sans que ses pieds ne touchent le sol, Herbert s’imprégnait de toutes les fragrances de sous-bois, s’enivrant des senteurs de champignons, se délectant du parfum de la terre fraîchement arrosée, humant les effluves de résine. Peu à peu, écureuils et blaireaux, mésanges et rossignols sortaient de leurs cachettes pour venir à sa rencontre. Un chevreuil timide vint même pointer son nez frémissant et ses grands yeux embués.
L’éventualité d’une vie délestée des contraintes et des souffrances qui lui étaient imposées au collège commençait à se frayer un chemin dans son esprit. Son uniforme, emblème de cette oppression quotidienne, s’était d’ailleurs évanoui dans la futaie, tout comme les bâtiments de l’Abbaye qu’on ne distinguait plus en aval. Une existence en symbiose avec le milieu naturel, préservée des tourments tant physiques que moraux infligés par les humains, lui semblait enfin promise...
La main du père Vincent le tira de sa rêverie et le plongea dans l’effroi. Sans un mot, Herbert le suivit docilement dans sa cellule.