Tout pour réussir
Thème: un raté magnifique • 12 septembre 2025 • par Pierre Jean Ruffieux
La grande salle communale au plafond piqué d’une myriade de ballons multicolores résonne sous un concert d’applaudissement. D’un geste, le syndic fait taire son monde.
Vous imaginez bien, ajoute-t-il avec un sourire en coin, que Pierre Jean n’aurait pas été capable de concocter un discours digne de vos oreilles raffinées. Nous avons donc demandé à Pascaline, notre écrivaine communale, de le rédiger à sa place. Espérons seulement que notre grand vainqueur se montrera pour une fois à la hauteur et saura le lire devant vous en mettant le ton. La présence de ses parents dans la salle lui donnera peut-être des ailes. Je vous cède la parole, Pierre Jean.
Sachez d’abord, mes chers amis, chers membres du jury, que peu après ma naissance ma tante Albertine, une vraie fée, s’est penchée sur mon berceau pendant de longues minutes avant de déclarer à la cantonade que j’étais assurément né coiffé des plus grandes espérances. Mes parents étaient issus des meilleures familles de la ville, s’aimaient d’amour tendre, avaient hérité d’une charmante maison dans le joli quartier qu’on pût imaginer, exerçaient tous deux des professions passionnantes et lucratives. Dans ces conditions, j’étais promis à toutes les réussites. Si Dieu me prêtait vie, bien sûr, car il ne faut pas oublier qu’il tient nos destinées dans ses grosses mains. Ma mère a rougi aux belles paroles de sa sœur. Mon père s’est contenté, à son habitude, de tortiller sa moustache.
Eh bien, Dieu m’a prêté vie, je me vois forcé de l’avouer puisque je me trouve ce soir devant vous, mais il a exigé de moi des intérêts si exorbitants que tout a tourné en eau de boudin dès mes premiers jours. Je me suis montré incapable de boire au sein de ma mère sans tout éclabousser, je ne dormais pas la nuit, je salissais mes couches à peine les avait on changées, j’attrapais tous les virus, je piquais des crises de rage ou me morfondais pour de longues périodes dans un silence lugubre qui rendait mes parents fous d’angoisse.
Je ne m’étendrai pas sur mes années d’école. On me disait surdoué, mais je fus incapable d’apprendre dans les temps à lire et à calculer. Je parlais comme un charretier, m’amusais à semer la zizanie dans la classe en lançant des avions en papier ou en allumant des feux sous mon pupitre. On me plaça dans un établissement réservé aux cancres et fauteurs de troubles. Je ne fis qu’y végéter jusqu’à mes quatorze ans.
Exténués, mes parents me placèrent dans une ferme biologique pour que j’apprenne au moins à me servir de mes mains et les rudiments de l’écologie. On m’y traita comme un roi. Je m’y comportai comme un diable en maltraitant les animaux et en urinant sur les fruits et légumes fraîchement récoltés. Cancre et voyou, j’avais trouvé ma vocation.
Mes parents se résignèrent à me reprendre chez eux. Ils firent des pieds et des mains pour me placer chez des connaissances dans des emplois qui ne demandaient aucune qualification, mais je n’y tins jamais plus de quelques jours. Je ne m’étendrai pas sur mon mariage calamiteux avec une jeune fille suisse allemande que j’avais engrossée par erreur. Sachez seulement qu’il ne pouvait pas plus mal se terminer.
Pour faire court, je fête aujourd’hui mes cinquante ans. Mes parents vieillissants s’occupent de ma petite personne comme ils peuvent. Je suis fier de leur dédier le prix magnifique que vous m’avez offert. Ils méritent bien que leur fils réussisse enfin quelque chose dans sa vie.