Tigiste cosmic

Thème: L'éboueur spatial • 12 septembre 2025 • par Fredy Thévoz

Tiens, un courrier de la Justice de Neuchâtel… petit étonnement inquiet, cela se confirme : « Dénonciation, condamné pour infraction légère, radar… ». 600.- de contravention et de frais. Et ce petit paragraphe étrange : Le paiement de la contravention peut être effectué par seize heures-amendes sous forme de travail d’intérêt général…
Dans l’agacement, je suis tenté d’effacer ainsi cette ardoise de délinquant routier. Toutefois les images des pires corvées arrivent vite, vais-je payer ou alors ? Le lendemain matin une idée claire :  « Vas-y, ce sera une expérience humaine. Au moins cela te rappellera d’être plus prudent au volant ! ».

Une voix sèche me questionne :
— Pas de problème physique ?… Ce sera 4 demi-journées de 4 heures. Vous avez le choix entre la voirie de Neuchâtel, une brocante ou un Établissement Médico-Social. Alors ?

Sans savoir ce qui m’attend, je me présente le lundi suivant à huit heures pétantes à la réception de l’EMS du Clos-Brochet. Le chef du service technique me reçoit et m’accompagne au sous-sol pour recevoir une salopette noire, sans rayures. La visite commence par l’intendance et les cuisines, et puis on s’arrête devant une porte et mon chef explique gravement :
— Si une bougie est placée à côté de cette porte, n’entrez pas. C’est la crypte et il y aura quelqu’un.
Je suis reconnaissant d’être ainsi averti, mais le chef précise :
— Le corps est descendu là avec son lit et il y reste jusqu’à que les pompes funèbres viennent l’emporter. Le chef souligne la suite du regard, en me fixant :
— Ensuite, c’est à nous de nettoyer le lit.
J’avale difficilement, le voilà mon job, c’est pire que ce que j’imaginais.

La visite continue dans les six étages puis retour au service technique, et le chef m’annonce :
— Vous allez nettoyer les toiles d’araignées des balcons et les balayer, me dit-il en me montrant un chariot high-tech équipé pour tout astiquer.
Soulagé, je me lance à l’assaut des balcons.`À chaque déplacement je croise des résidents, ici une dame sans âge, si petite qu’elle disparaît presque dans son fauteuil au milieu des coussins qui la maintiennent. Là un monsieur sur son balcon, il observe les mouettes rieuses sur des saules pleureurs. Il m’explique qu’il en a apprivoisé une avec du pain, et me raconte ce jardin qu’il aimait et la maison qu’il avait construite.

Soudain, une puanteur pointe le bout de son nez : des vies semblant désormais inutiles s’écoulent ici… Mais le sens perdu de ces vies se fraie un passage. Ces êtres permettent à d’autres de prendre soin d’eux, et d’accomplir, au moins ici, des gestes qui donnent à l’humanité sa dignité.

À la pause on se mélange à la cafétéria, soignants, visiteurs, résidents. Dès qu’une chaise se libère, un petit homme farceur va aussitôt s’y asseoir sans parler et s’amuse de l’air étonné de ses voisins de table. Le travail me rappelle, je reprends mon cyber-chariot aux tiroirs, compartiments, brosses et accessoires high-tech. Je saisis mon plumeau multicolore géant télescopique, soudain s’approche de moi le petit homme farceur de la cafétéria. Il écarquille les yeux, cherchant à comprendre ce qu’il voit, et ce taiseux m’adresse une parole : « Vous… vous êtes éboueur de l’espace ? »…

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