Taxi Driver
Thème: J'ai aimé des endroits où secrètement le soleil se laissait caresser • 12 septembre 2025 • par Patrick Didisheim
Une femme chic, un soir, m’a demandé si je voulais bien boire un verre. Elle venait d’apprendre que son ami en voyait une autre. Je suis resté de service très tard cette nuit-là. Par la fenêtre, je discernais mon taxi à l’autre bout de la place et le haut des platanes frôlant l’enseigne de l’hôtel. Elle m’a dit se prénommer Aurore, et moi je lui ai dit Yves. Le lendemain au réveil, à part Aurore, rien n’avait disparu de la chambre. L’addition avait été réglée. Le réceptionniste m’a remis une lettre. « Rien ne pourra ternir le souvenir de notre rencontre » avait-elle écrit. Je ne l’ai jamais revue. Le soleil brillait quand je suis ressorti de l’hôtel. Les lettres TAXI jaune orangé se détachaient sur le toit foncé de la Volvo.
Un après-midi de canicule, un jeune homme s’est précipité sur le siège arrière. La piscine, a-t-il commandé, très agité.
Je démarrai. Il n’arrêtait pas de parler. J’entendais « soleil », « compte à rebours » « explosion ». Il énonça :
- Deux fois dix puissance 17 secondes.
Instinctivement, j’accélérai. Il devait attendre une réaction différente car il ajouta :
- Vous vous rendez compte !?
J’avais l’habitude de gens extravagants. Ça fait partie du job. Je continuais de me concentrer sur la route et répondis que non.
- Le temps qu’il nous reste. Plus que deux fois dix puissance 17 secondes et le Soleil sera si gros qu'il nous avalera tous.
Le jeune-homme me tendit le prix de la course et sortit en trombe sous le soleil éclatant qui continuait son travail de sape.
Il avait raison. Mais ça nous laissait tout de même cinq milliards d’années de sursis.
Plusieurs fois j’ai effectué un trajet identique avec une dame. Elle avait les cheveux coupés courts, une expression mélancolique émanait de ses yeux gris. Depuis son immeuble, nous nous rendions au centre de chimiothérapie.
Un jour, elle m’a dit :
- J’ai peur de l’annoncer à ma fille. Je suis seule avec elle. Elle n’a que six ans, vous comprenez.
Je m’efforçai de discerner les obstacles de la route malgré leurs contours devenus flous. Les essuie-glaces n’y auraient rien changé, il ne pleuvait pas ce jour-là.
Le soleil caresse le pare-brise. En attendant un client qui n’arrive pas, je songe à cette dame. Je l’accompagne encore parfois pour un contrôle semestriel. Sa fille a neuf ans aujourd’hui. Ses cheveux sont longs, et toute trace de tristesse a disparu de ses yeux gris.