Surface profonde

Thème: Vol au-dessus d'un champ de colza • 12 septembre 2025 • par Fredy Thévoz

Mon ami Alain est instructeur de vol à voile et un matin on s’est envolé de l’aérodrome de Neuchâtel à Colombier. Voler fait partie de ce qui arrache l’humain à sa condition de rampant. D’en haut nous sommes des fourmis, affairées à chercher notre pitance, à transporter des choses dans les fourmilières de nos villes, reliées par les incessantes processions de fourmis-bagnoles, sortes de Bernard-l’hermite aux coquilles de métal. Ces fourmybrides ne s’arrêtent jamais, pour oublier et vite accomplir ce que la fourmilière demande.

Un lac scintillant, le vignoble entre lui et le pied d’un Jura vert tendre et profond… plutôt sublime la Création ce matin. « Tu vois ces champs sur ta droite ? » questionne Alain, « ces champs noirs le long de l’autoroute ? » « Oui » me répond Alain, « un jour j’ai dû m’y poser dans le colza. Bientôt ce sera comme des feuilles d’or dans un tableau de Klimt. »
Mon regard parcourt ces champs labourés, déjà semés, encore sombres et vides. Oui ce sont déjà des champs de colza. D’en bas j’aurais pensé, ce ne sont que des champs de terre, mon regard bien incapable de discerner leur vraie nature. Et lorsque leur jaune rayonnant recouvre tout, je ne pense plus à cet humus qui l’aura créé. Combien de fois le vivant en devenir nous échappe-t-il ? Notre ignorance recouvre-t-elle tout ce que nous regardons ?

Paul Tournier expliquait, dans « La personne et le personnage », que nous sommes tels des oignons, de l’extérieur on ne voit que la pelure qui nous enveloppe. Pour se connaître il faut enlever cette couche superficielle, puis apparaît une nouvelle couche, à retirer aussi pour s’approcher du cœur. Et une autre couche se fait jour, et ainsi de suite jusqu’à qu’il ne reste rien de nous. Paul Tournier en conclu que chaque strate de nos êtres nous constitue, et aussi que les retirer fait pleurer.
Tels que nous sommes nous avançons à la rencontre des autres, et de nous-mêmes, pas à pas. Nous tournons tous en rond, sur notre planète Terre, pour qu’à notre tour nous recevions le repos de la nuit et puis la lumière de la Vie. Tourner chaque jour ne nuit pas…, tour à tour, à petits pas, faux-pas ou pas, avancer, se révéler, se relever. 

« Là-bas c’est la Sarine » me montre Alain. On aperçoit les terres alémaniques, là on dit « Kleider macht Leute », l’habit fait l’homme, ou à la francophone « L’habit ne fait pas le moine ». Qui a raison ? Les apparences sont trompeuses, pourtant Victor Hugo disait « L’apparence est le fond qui remonte à la surface ». J’ai envie de le croire, j’ai rêvé de voler et me voilà oiseau planeur, et celui qui vous parle ne porte pas habit de bure et vit de foi.

On s’est posé sur la terre comme par miracle, et j’ai repris ma place dans la procession des fourmis.

Newsletter

Recevez chaque mois les textes directement dans votre boîte mail.

S'ABONNER