Seul, mais plusieurs

Thème: les pluriels singuliers • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

La classe sent le Carambar, l’adolescent en rut et le plastique chaud. Un pâle soleil se déverse à travers les vitres sales (l’État rogne toujours plus sur les dépenses) et je me ronge les ongles en constatant que personne ne m’écoute. À l’écran, j’ai écrit ces cinq mots : puits, concours, aurochs, pouls et remords. Avant de demander à mes élèves quelle était la particularité de ces substantifs.

- C’est quoi, un aurochs ? finit par demander Sabrina.

- Ce qui vient avant le jour, répond Thomas.

- T’es con ou quoi ? tranche Sacha ; c’est un groupe de métal qui déchire.

D’un puissant beuglement de cor des Alpes, je reprends la main. Mes élèves me jettent des regards mi-désolés, mi indulgents, comme si je n’avais pas toutes les clés en face des serrures. « Alors ? » reprends-je sur un ton que j’espère optimiste.

- Les pouls, ça gratte, rigole Lucas.

- Et quand on remord, ça fait mal, ajoute Léa.

La classe entière n’est plus qu’un soubresaut de rires échevelés. Incapable de dire si ces gamins se fichent de moi ou s’ils sont vraiment trop cons, je leur accorde le bénéfice du doute. 

- Ce sont des singuliers pluriels, dis-je enfin, content de mon petit effet.

- What the fuck ? lâche Manuel, en fond de classe.

- Ils sont seuls ou plusieurs ? s’étonne Émilie, un crayon dans la bouche.

- Seuls, mais porteurs de la marque du pluriel.

- Et au pluriel ? demande Joachim.

- Plusieurs, évidemment.

- Mais comment on les reconnaît, alors ? se stupéfie Ibrahim.

J’entends clairement le son mat des neurones qui s’entrechoquent sous les calottes crâniennes. Afin de ne pas griller leurs batteries, j’opte pour la preuve par l’exemple.

- Tout le monde dans cette école connaît Madame Schmutz, la responsable de l’économat. Vous savez qu’elle travaille seule dans son petit bureau, mais souvent nous l’entendons tenir des conversations avec une ribambelle de personnages fictifs, comme si elle les avait invités pour lui ternir compagnie.

- Oui, M’sieur, un jour elle parlait d’un tapir et d’un grizzly.

- Une autre fois, elle racontait qu’un Preux chevalier avait sauvé un babouin.

- Et un autre jour, il y avait un ouistiti qui se prenait pour deux moineaux, accompagné d’une taupe qui posait plein de questions.

- Voilà, c’est exactement ça, conclus-je, ravi. On peut donc dire que Madame Schmutz est un singulier pluriel. Vous comprenez, maintenant ?

Les visages s’éclairent, les neurones se reconnectent, on jurerait que mes élèves sont devenus HP en trois minutes. Ils prennent note des exemples à l’écran, en cherchent spontanément d’autres.

- Et madame Suter, la prof de maths que Kévin a mise enceinte, c’est une singulière bientôt plurielle, c’est ça, interroge Sabrina ?

- C’est surtout une singulière bientôt au chômage, avec un casier judiciaire pluriel. Mais vous n’êtes pas obligés de prendre note de cet exemple, merci.

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