Sauvons la planète

Thème: L'union fait la fraise • 12 septembre 2025 • par Olivier Chapuis

Pendant longtemps, notre famille a flirté avec le bonheur et l’insouciance. Pensez : huit enfants, deux adultes, et pourtant on déployait une connivence que tous les clampins du voisinage nous enviait. Surtout durant les repas. C’est à table qu’explosent les accointances, autour de la soupière ou derrière le grill que s’épanouit l’amour filial. Que ce soit pour taquiner le rampon, dépiauter le poulet, s’enivrer de schabziger ou sucrer les fraises, nous mangions sur la même longueur d’onde.

Les fraises, parlons-en !

Incontournables. À la crème, saupoudrées de sucre de canne, en nage ou noyées de coulis à l’abricot. Le climax de nos repas. À s’en lécher les babines – même le chien et les trois chats jetaient de longues gueulées envieuses lorsque nous savourions Gariguettes, Mara des bois ou Charlottes. Nous pouvions l’affirmer : l’union faisait la fraise, chez les Chapuis.

Mais il se pourrait que l’âge d’or de notre fraternité intra-familiale ait du plomb dans l’aile. La faute à Greg, notre petit dernier. Le galapiat a plongé dans l’écologie tête en premier. Il s’est mis à nous bassiner, à critiquer, et la voiture ça pollue, préférez les arpions à l’avion, et la bidoche c’est moche, et le tourisme ça étouffe la vie sauvage, pensez à la qualité de l’air mes frères, et… Une véritable meule qui a fini par nous agacer, avant de franchement nous torturer l’âme avec des considérations alimentaires.

Les fraises en hiver, c’est délétère.

- Gorgées d’eau, moches à faire peur, insipides, et puis elles sont cultivées à l’ouest de la Patagonie, imaginez tout le trajet et le carburant et l’énergie et la main-d’œuvre sous-payée pour cultiver et acheminer des fruits qui ressemblent à de vieilles couilles ramollies.

Ah ça, on peut dire qu’il était véhément, notre Greg. Je lui ai rappelé qu’il avait toujours salivé de la fraise comme un pochtron devant une bière. « Oui, mais maintenant, j’ai acquis une conscience », qu’il nous a balancé à travers la table.

Ça valait bien la peine de faire un petit dernier, que j’ai dit à Éléonore. Quand on voit dans quoi il s’embourbe. Elle a rétorqué qu’il y aurait de toute manière eu un petit dernier ou une petite dernière, hé tu réfléchis un peu mon Philippe ? Elle n’avait pas tort. N’empêche que maintenant, les fraises sont fructus non grata (Eudes, notre aîné, a bidouillé son latin comme il faut au collège) dans nos macédoines parce que Greg fait son tyrannique.

Il les a remplacées par des tisanes d’euphraise. « C’est très bon pour les yeux et ça calme les inflammations », qu’il a sifflé entre ses dents de la chance. Nous avons tous écarquillé nos mirettes comme des lémuriens éblouis par les phares d’une voiture, mais nous n’avons pas osé le contrarier. Le canon de son fusil de chasse luisait sous la lampe. La boîte de balles, certifiées BIO, reposait sur l’étagère. Finalement, les fraises, si on fait un petit effort, on peut très bien s’en passer.

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